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Lettre d’une inconnue, Stefan Zweig

Ecrit par Emmanuelle Caminade 18.09.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Nouvelles, Langue allemande, Magnard

Lettre d’une inconnue, nouvelle traduction française de Sylvie Howlett, juin 2014, 96 p. 5,20 €

Ecrivain(s): Stefan Zweig Edition: Magnard

Lettre d’une inconnue, Stefan Zweig

 

Lettre d’une inconnue, nouvelle de Stefan Zweig publiée en 1922 (1927 dans sa version française), est sans doute l’une des plus connues en France où elle fut immortalisée au cinéma par Max Ophüls en 1948. C’est aussi, sur le plan purement littéraire, une excellente illustration du génie de cet écrivain autrichien, résidant tant dans son talent, nourri de psychanalyse freudienne, à décrire la psychologie de ses personnages que dans sa maîtrise de la composition. Deux qualités qui se reflètent dans un style au vocabulaire certes simple mais jouant en profondeur sur les réseaux sémantiques et, avec une grande musicalité, sur les rythmes.

Sylvie Howlett nous en propose une nouvelle traduction venant moderniser celle de l’édition française initiale de Alzir Hella et Olivier Bournac reprise par bien des éditions par la suite (1), tout en s’avérant plus fidèle à l’auteur. Et, comme de coutume dans cette collection destinée aux scolaires, elle l’accompagne d’une présentation et d’un « après texte » proposant des pistes d’analyse pour en approfondir la compréhension, ainsi que d’un « groupement de textes » divers en enrichissant l’approche grâce à de pertinents rapprochements.

Il faut rappeler que cette nouvelle fut postérieurement incluse par l’auteur dans son recueil Amok(1927) qui regroupait au total cinq nouvelles autour du thème de ces passions qui consument une vie ; lequel, précédé d’un sonnet en donnant la tonalité, fut le deuxième volume des trois qui en 1931 vinrent composer un cycle de nouvelles intitulé La chaîne. Et cette récente édition n’omet pas de relier cette nouvelle à son thème ni de nous offrir ce trop rare sonnet qui ne fut édité en France qu’en 1991. Deux clés de lecture à mon sens fondamentales car il apparaît alors clairement que la passion fatale dont nous suivons la progression dans cette Lettre d’une inconnue n’est qu’un instrument, celui qui nous conduit dans le « gouffre » de la solitude humaine, dans ce « monde souterrain » obscur, inconnu des autres, où se trouve l’essence de notre être :

« Alors, enflamme-toi ! Seulement si tu prends feu,

Tu pourras connaître le monde au fond de toi »

Et l’individu par ce secret semble relié au mystère fascinant de l’univers, à « l’Invisible » dont la mort ouvre la porte, laissant passer « le souffle froid d’un autre monde ». Ne lui reste alors, comme à l’héroïne, qu’à se soumettre à ce destin qui l’enchaîne.

Enchâssée dans un récit-cadre, cette lettre-confession qui retrace une vie dédiée à un homme en cinq étapes introduites par un leitmotiv funèbre sonnant comme un glas, s’apparente à une tragédie en cinq actes encadrée par les courts prologue et épilogue d’un narrateur extérieur.

C’est l’histoire de la passion amoureuse monomaniaque, insensée, d’une enfant de treize ans pour R., son voisin d’immeuble, un charmant et nonchalant romancier dont elle perçoit d’emblée la dualité, la face claire et la face sombre ignorée. L’histoire d’un amour absolu n’exigeant aucun retour, celle d’un être innocent confiné dans l’attente muette d’être un jour remarqué, sauvé par son Dieu. Et l’écrivain remarquera la jeune fille mais ne lui offrira que quelques nuits d’amour vite oubliées, comme cette heure qu’il demandera bien plus tard à la femme, sans jamais la reconnaître. Quand son fils, né de leur première union et lui aussi inconnu, meurt de la grippe, lui qui, « élevé » jusqu’à son père aurait pu un jour obtenir le salut, elle se décide enfin à parler, à écrire à cet homme. Terrassée à son tour par la fièvre, elle lui révèle ainsi le don de sa vie dans un volumineux testament devant lui parvenir après sa mort, et dont l’en-tête, « A toi, toi qui ne m’as jamais connue », résonne comme un « appel ». Un appel au souvenir de cette « première nuit d’amour » commémorée à chacun des anniversaires de R. par un envoi anonyme de roses que la lettre vient cette année remplacer.

On est intéressé par l’analyse de Sylvie Howlett qui voit dans le « Tu » le héros de ce récit enchâssé, sans pour autant la suivre et penser qu’il préfigure le procédé de Michel Butor dans La Modification – dont le personnage central est le « vous ». Car chez Butor il s’agit du point de vue d’un narrateur extérieur se focalisant sur son héros de manière à ce que le lecteur s’identifie à lui, alors que, dans une lettre, la fréquence du « tu » n’a rien de surprenant. Le personnage principal de ce récit rédigé à la première personne, même s’il s’adresse à un « tu » vénéré omniprésent, est plutôt à mon sens l’héroïne dont le « je » s’avère bien plus envahissant. C’est en effet celui d’une jeune femme qui espéra toute sa vie en silence une reconnaissance (cf. la très forte récurrence du leitmotiv de la non-reconnaissance) et ose enfin la demander. Une demande de reconnaissance posthume pour le salut de son âme après sa mort : « c’est ma première et ma dernière demande … à chacun de tes anniversaires, prends des roses et mets les dans le vase … comme d’autres font dire une messe une fois l’an ».

La narration, hâtive, fébrile, intense, est marquée par l’urgence et l’importance que revêt cette lettre pour l’héroïne. Les phrases sont très fortement scandées par une ponctuation haletante hachant sans cesse un texte souvent coupé de courtes incises. De nombreux points d’interrogation et d’exclamation traduisent le tourment et l’exaltation de la narratrice tandis que des répétitions et des reprises à caractère obsessionnel viennent donner de l’élan à cette écriture survoltée. Et la traduction rend parfaitement la vivacité de cette écriture, respectant la fluidité voulue par Stefan Zweig entre les cinq étapes du récit dont elle accélère le déroulement. Fidèle au langage de l’auteur, elle recherche la simplicité d’une langue orale correcte mais en aucun cas soutenue en gommant notamment ces imparfaits du subjonctif incongrus et quelques tournures trop littéraires. Elle redonne surtout son esprit à ce prologue capital altéré par les premiers traducteurs, le ramenant aux deux paragraphes qui soulignaient la coïncidence essentielle de la date anniversaire de l’écrivain et de sa réception de cette lettre-« manuscrit », et supprimant le terme « épigraphe » néanmoins mal venu pour restaurer son sens d’« appel » à « Anruf », sans oublier de rétablir les répétitions indûment supprimées ni d’effacer une connotation « machiste » maladroite que ne recèle pas le texte initial (2).

Pour toutes ces raisons, on ne peut que se réjouir de cette nouvelle publication de Lettre à une inconnuepar les éditions Magnard. Un ouvrage qui fera notamment comprendre aux lycéens, mais aussi à tout lecteur, qu’en littérature la forme, profondément signifiante, sublime l’histoire racontée.

 

Emmanuelle Caminade

 

1) Cette traduction n’a véritablement été abandonnée qu’en 2013, dans l’intégrale de l’œuvre de l’écrivain aux éditions La Pléiade, ainsi que par les éditions du livre de poche dans leur collection jeunesse qui, après avoir soustrait la Lettre d’une inconnue d’un recueil Amok déjà très amputé, la publient enfin dans une nouvelle traduction.

2) « in fremder, unruhiger Frauenschri » fut traduit initialement par « d’une écriture agitée de femme » (!) et on lui préfère amplement « d’une écriture féminine, inconnue et nerveuse »…

 

Sylvie Howlett est titulaire d’une maîtrise de russe et d’un DEA de littératures comparées et a fait une thèse de doctorat sur Dostoïevski et Malraux. Elle enseigne les lettres dans les classes préparatoires aux grandes écoles. Traductrice et essayiste, elle a traduit de nombreux livres du russe et plus occasionnellement certains textes de l’allemand ou de l’anglais.

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A propos de l'écrivain

Stefan Zweig

 

Stefan Zweig, né le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie, et mort par suicide le 22 février 1942, à Petrópolis au Brésil, est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien.

Ami de Sigmund Freud, d'Arthur Schnitzler, de Romain Rolland et de Richard Strauss, Stephan Zweig fit partie de la fine fleur de l'intelligentsia juive de la capitale autrichienne avant de quitter son pays natal en 1934 à cause des événements politiques. Réfugié à Londres, il y poursuit une œuvre de biographe (Joseph Fouché, Marie Antoinette, Marie Stuart) et surtout d'auteur de romans et nouvelles qui ont conservé leur attrait près d'un siècle plus tard (Amok, La Pitié dangereuse, La Confusion des sentiments). Dans son livre testament Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, Zweig se fait chroniqueur de l'« Âge d'or » de l'Europe et analyse avec lucidité ce qu'il considère être l'échec d'une civilisation.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.