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Les oliviers du Négus, Laurent Gaudé

Ecrit par Victoire NGuyen 02.02.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Babel (Actes Sud), Nouvelles

Les oliviers du Négus, 172 p. 7 €

Ecrivain(s): Laurent Gaudé Edition: Babel (Actes Sud)

Les oliviers du Négus, Laurent Gaudé

La folie des hommes

 

Le lecteur assidu de Laurent Gaudé sait que cet auteur offre à la littérature française actuelle des compositions aux multiples facettes. Il y a le roman, il y a bien sûr des pièces de théâtre mais aussi des nouvelles. Les oliviers du Négus appartient au dernier genre. L’ouvrage comporte quatre nouvelles : Les Oliviers du Négus, Le Bâtard du bout du monde, Je finirai à terre, et enfin Tombeau pour Palerme.

Chaque nouvelle s’interroge sur la destinée humaine et ce que les hommes laissent derrière eux, une fois décédés. Dans la nouvelle-titre, le vieil homme Négus est-il un sage ou un fou ? Négus est-il la voix de la terre qui parle à ses enfants ou bien est-il obsédé par les folies d’un empereur dont l’audace est connue de tous pour avoir provoqué la Mort ? De même, que penser de ce ceinturon, fils du Destin envoyé par les insoumis pour annoncer la chute de Rome ? Et ce « golem », enfanté par la Mère Terre, fruit de sa haine et son désir de vengeance ? Négus est mort seul. Les villageois ne l’ont point entendu. Se peut-il que la Terre désavoue ses enfants qui tuent et qui massacrent au point de vouloir les anéantir ? La tragique vie des jumeaux de Palerme traquant le crime et leur mort constituent-il l’absurde combat perdu d’avance ou bien un regain d’espoir ?

Le monde de Laurent Gaudé est sombre. Les êtres sont perdus et condamnés à l’avance par sa plume impitoyable. Ainsi, le juge de Palerme sait qu’il va mourir. Aussi s’adresse-t-il à son frère mort, assassiné lui aussi avec le calme d’un stoïcien : « Je fume une cigarette en pensant à toi, mon frère. Je suis via Volturno derrière le palais de justice. Je n’ai pas le droit de faire cela, comme je n’ai pas le droit de me promener seul, de faire le marché, d’aller chercher mes enfants à l’école. Je ne sais pas encore qu’il ne me reste que deux mois à vivre. Mais depuis qu’ils t’ont tué, à Capaci, je sais comment je vais mourir ». La voix de la victime s’élève dans les airs et devient à la fin outre-tombe. Elle rappelle aux vivants l’impératif de certains combats au risque de perdre pour cela la vie. A sa façon, Laurent Gaudé magnifie non le sacrifice mais la cause juste, l’idéal moral qui habitent le cœur de chaque individu aussi imparfait soit-il. Le courage existe si on sait apprivoiser la peur. Ce courage est présent chez tous les personnages. Il guide Négus dans sa quête éperdue d’un monde peuplé de sens et non de destruction. Le choix de l’auteur de faire de Négus un vétéran traduit une volonté de dénoncer toute guerre de conquête ou de victoire arrachée sur les cadavres d’innocents. C’est pourquoi Négus maudira le Duce, qui, ivre de grandeur, part à la conquête de l’Afrique, la part belle des Anglais et des Français dans la dispute coloniale. En effet, toute victoire, toute grandeur sont appelées à s’éteindre et notre ceinturon dans Le bâtard du bout du monde a beau courir jusqu’à Rome, il ne parviendra pas à arrêter le machine du Temps. Au travers le déclin de Rome, c’est le déclin de tout empire se croyant invisible : « Rome était pourrie et plus rien ne pourrait les arrêter. Je compris alors qu’ils ne me tueraient pas. J’étais de bon augure – le signe de leur futur triomphe ». La mort est donc annoncée. C’est le prix à payer pour les folies et les massacres que les hommes ont perpétrés.

Derrière ces quatre nouvelles, l’auteur invective ses semblables. Il leur demande des comptes. Il leur demande de regarder en face ce qu’ils ont fait à la terre. Dans Je finirai à terre, la description de la terre souffrante est à la limite du supportable. « Longtemps, la terre se demanda quelle offense elle avait faite aux hommes pour qu’ils la condamnent ainsi à cette pluie de grenades. Elle essaya de comprendre. Elle chercha comment se protéger. Enfouir sa tête entre ses mains, se recroqueviller, offrir le moins de prise possible aux coups, se durcir pour les empêcher de la pénétrer comme ils le faisaient, devenir plus dure que les bombes pour que les projectiles rebondissent sur sa peau et explosent aux visages étonnés des hommes : elle aurait aimé, mais elle ne pouvait pas ».

Il est indéniable que Les oliviers de Négus est l’une des œuvres les plus sombres de Laurent Gaudé. Rien ne semble pouvoir arrêter le processus d’anéantissement causé et déclenché par les hommes. Cependant, l’espoir semble être possible dans le combat des frères jumeaux contre le crime. Ces personnages seuls peuvent (peut-être, si on les imite) conjurer la prophétie de l’auteur : « Je pressens ce que sera le monde de demain. Nous lui serons odieux. La terre, déjà, s’est révoltée, ce sera bientôt le tour des forêts, des flaques d’eau, du ciel. De partout naîtront des monstres claudicants à la bouche tordue qui se rueront sur nous avec haine. Les arbres se tordront et gémiront. Ce sera l’heure de leur vengeance. Tout sera puant et vicié : l’air que nous respirons, l’eau que nous boirons. Nous sommes devenus odieux au monde et tout va bientôt se rebeller ».

 

Victoire Nguyen


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A propos de l'écrivain

Laurent Gaudé

Laurent Gaudé, né en 1972. Romancier, dramaturge, nouvelliste. Traduit partout dans le monde, accumulant les prix littéraires. Le soleil des Scorta, prix Goncourt 2004, La mort du roi Tsongor, prix Goncourt des lycéens, prix des libraires, en 2002.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.