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Les oiseaux libres et heureux, Angélique Corman

Ecrit par Thierry Radière 12.05.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Jacques Flament Editions

Les oiseaux libres et heureux, avril 2015, 184 pages, 15 €

Ecrivain(s): Angélique Corman Edition: Jacques Flament Editions

Les oiseaux libres et heureux, Angélique Corman

 

Les oiseaux libres et heureux est un journal intime écrit par une femme de vingt-sept ans dans sa cellule de Fleury-Mérogis. Elle y est incarcérée pour avoir tué un homme dans un train de banlieue. En attendant son procès, elle passe ses journées à tenir son journal – dont la première page est écrite le 11 juillet 2011 et la dernière le 23 octobre 2011, deux semaines avant son jugement. Elle y note ses pensées, sa vie au quotidien avec sa colocataire Christinefemme de trente-cinq ans incarcérée pour avoir massacré à coups de marteau son mari pédophile pendant qu’il dormait. Celui-ci venait de lui avouer ses viols quotidiens sur leur petite fille Agathe.

Dans ce journal, la condition humaine, et notamment celle des femmes, mais aussi les thèmes de l’amour, la liberté, l’ennui, les hommes, les enfants, la maternité sont abordés avec une violente lucidité. Le moindre détail observé est prétexte à de délicieux développements :

(…) j’inspecte la surface de ma peu. J’ai découvert avec découragement que mes pieds sèchent. J’ai été, jadis (…) satisfaite de mon dégoût provoqué par l’observation des vieux pieds craquelés, fendillés par le manque d’hydratation et l’usure, tout durcis, comme si une sorte de limon d’épiderme mort s’était agglomérée en arc de cercle sur les talons fatigués.

Il en est de même pour la vie à l’extérieur de la prison et la manière dont la narratrice l’évoque et s’en souvient :

Si on regarde les oiseaux s’envoler dans le ciel on a vite fait mal fait d’envier leur liberté. Surtout en prison. Les petits corps noirs survolent la cour et nous échappent, réchappent et nous les envions. Ce qu’on n’imagine pas, c’est qu’ils se cassent la binette à aller chercher du ver gras pour se nourrir et assurer la survie de descendance geignarde. Oui, les oiseaux ne sont pas libres, ils turbinent (…) ils piaillent leur désespoir et ils se fatiguent. On envie trop la liberté des autres.

Jour après jour, on découvre l’univers carcéral de la narratrice, mais aussi les déambulations fantasques de son imaginaire. Vivianne, surnommée Vivi, une des cousines suicidées de la narratrice, fait soudain irruption dans la cellule. La narratrice ne l’attendait pas.

Il y a aussi Marianne. C’est le prénom que la narratrice a choisi de donner à sa fausse-couche, et qu’elle a confiée à la fantomatique Vivi. Cette dernière protège l’avorton dans son pull, comme le ferait la mère kangourou avec son bébé dans sa poche ventrale :

C’est dingue ce que la mort peut rendre égoïste. Mon bébé a l’air de dormir dans son pull. Elle est rikiki et aussi mignonne qu’un tas de morve, néanmoins, je lui ai donné un nom : Marianne. (…) Maintenant (…) il faut accepter les enfants comme ils viennent, n’est-ce pas ? (…) Il faut les aimer ou faire semblant de les aimer.

Ainsi le monologue oscille avec subtilité entre rage de vivre et tendances suicidaires, humanité et animalité, lucidité et folie, grotesque et réalisme, espoir et désespoir, hallucinations tenaces et réflexions pertinentes, rires, sourires – jaunes – et nausées, tendresse et haine. Si bien qu’il est impossible de rester insensible à ce qui se joue dans ce huis-clos. Bien au contraire. Et ce, grâce à la forme du propos et pas uniquement à son fond. La force et la beauté de ce livre réside dans le style. Il est sans fioriture, direct et imagé.

La narration suit le rythme des jours qui passent et ne se ressemblent pas. La tension narrative est  maîtrisée jusqu’aux dernières pages où le récit du meurtre du jeune homme est décrit avec une précision qui fait froid dans le dos.

L’humour est une autre qualité incontestable du texte. Même s’il est noir, ironique, sarcastique, il arrive toujours au bon moment, juste après des évocations plus nihilistes :

Essayer d’introduire une conversation sur les ragnagnas (…) C’est Tchernobyl dans la culotte, on ne peut pas en parler sans arborer une mine renfrognée et écœurée.

Les oiseaux libres et heureux est un monologue allégorique réussi, à la fois poétique et d’une métaphysique implacable. Angélique Corman signe ici son premier roman et est assurément une auteure prometteuse.

Le livre est à commander principalement via le site de l’éditeur à l’adresse suivante :

http://www.jacquesflamenteditions.com/188-les-oiseaux-libres-et-heureux/

 

Thierry Radière

 


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A propos de l'écrivain

Angélique Corman

 

Angélique Corman a 31 ans. Après l’obtention d’un Master d’histoire à Paris, elle prend des cours de théâtre à l’école privée de Jean Laurent Cochet. Elle exerce de nombreux jobs alimentaires et a une connaissance assez développée du fonctionnement de Pôle emploi. Nomade urbaine, elle rencontre au fil de ses déménagements des situations qui nourrissent son imagination. A partir de ce roman écrit en 2011, elle tire un monologue et joue sa pièce, mise en scène par Michel Jubet, en 2014. Elle écrit des textes en prose et des poésies et vient de fonder sa compagnie de théâtre dans le but de donner des cours pour débutants.

 

A propos du rédacteur

Thierry Radière

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Rédacteur

 

Thierry Radière vit et travaille comme professeur d’anglais à Fontenay-le-Comte en Vendée. Poète, romancier, nouvelliste, il est publié dans de nombreuses revues et a plusieurs livres à son actif. Il tient un blog littéraire « sans botox ni silicone » que vous pouvez consulter en cliquant sur le lien suivant : http://sbns.eklablog.com