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Les Moments forts (46) L’anarchiste Félix Fénéon à l’Orangerie (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 08.04.20 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (46) L’anarchiste Félix Fénéon à l’Orangerie (par Matthieu Gosztola)

 

Thadée Natanson dira avec simplicité, en 1939, lors d’une émission de Radio-Paris, parlant de Félix Fénéon (1861-1944) : « acquitté il vint avec nous à La Revue blanche. De 1894 à 1903, il ne fut pas seulement le secrétaire de la rédaction, il fut La Revue blanche ». Suite à cette intronisation, Géraldi Leroy et Julie Bertrand-Sabiani constatent que « [l]es sommaires [de La Revue blanche], loin de se cantonner dans un domaine spécifique, dans l’exposé d’une idéologie précise, dans la défense et illustration d’une école, témoignent d’intérêts très variés. La constante est l’exaltation de la liberté. […] [L]’individualisme est fortement valorisé ». Puisque si l’on voit La Revue blanche « afficher une sympathie marquée à l’égard de l’anarchie », c’est dans le sens, comme le remarque Paul-Henri Bourrelier, où elle « prôn[e] la prééminence des individualités », quand bien même Fénéon exprimait une grande attention et sympathie pour ce mouvement jusque dans son expression à visée politique, pouvant se déployer, logiquement, suivant la perpétuation d’attentats.

En un temps et en un monde (un, du fait du capitalisme) où l’anticonformisme est devenu le vraiconformisme, il est peut-être bon de renouer avec la pensée de Félix Fénéon, pour qui l’anticonformisme était encore tel qu’il s’attachait à être. À savoir une violence se voulant salvatrice : un pas de côté ; une fuite, hors des cadres, des catégorisations. Le littérateur, selon Fénéon, est, par essence, l’être continûment tenté par « un désir enfantin de porter des bombes par l’oreille avec des gants blancs », pour reprendre une formulation arrachée à un curieux et joli livre*. Ce faisant, il s’agit de s’inscrire dans le sillage de la pensée de Mallarmé (le maître de toute une génération), qui affirme : « Je ne sais pas d’autre bombe, qu’un livre ». Et l’auteur des Divagations d’ajouter : « il n’y avait pas, pour Fénéon, de meilleurs détonateurs que ses articles. Et je ne pense pas qu’on puisse se servir d’arme plus efficace que la littérature ». Mais si l’anarchie a des liens profonds et insécables avec la littérature, c’est tout d’abord dans un sens plus large, tel qu’explicité par Pierre Quillard – dont Fénéon était proche – au sein d’un article au titre révélateur s’il en est : « L’Anarchie par la littérature », paru dans le numéro 25 d’avril 1892 des Entretiens politiques et littéraires : « Il n’y a pas d’affirmation de la liberté individuelle plus héroïque que celle-ci : créer en vue de l’éternité, au mépris de toute réticence et de tout sacrifice aux préoccupations des contingences transitoires, une forme nouvelle de la beauté. L’apparition de cette merveille, éclose aux terres vierges de l’Absolu, oblige ceux qui la contemple [sic] à se détourner avec dégoût des basses hiérarchies qu’ils révéraient jadis par quelque servilité héréditaire ; et pour une heure, ou pour jamais, la vilenie et l’abjection des fantoches dominateurs se révèlent à eux, brusquement offensées par l’épanouissement d’une telle fleur ».

 

Matthieu Gosztola

 

Henry J.-M. LevetPoèmes précédés d’une conversation de Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud. Deux Poésies. Le Drame de l’Allée. Le Pavillon (avec la préface d’Ernest La Jeunesse). Cartes postales. Portrait par Müller, La Maison des Amis des Livres, 1921.

 

Information pratique : L’exposition « Félix Fénéon : les temps nouveaux, de Seurat à Matisse » est présentée du 16 octobre 2019 au 27 janvier 2020 au musée de l’Orangerie (Jardin des Tuileries, 75001 Paris), en association avec le musée du Quai Branly-Jacques Chirac et The Museum of Modern Art, New York (MoMA).

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com