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Les Moments forts (44) Modernité de la préhistoire, au Centre Pompidou (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 18.03.20 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (44) Modernité de la préhistoire, au Centre Pompidou (par Matthieu Gosztola)

 

Artiste, l’homme préhistorique ? Si tant est qu’être artiste, c’est nourrir les âmes à venir. Pourquoi non ? N’est pas forcément artiste celui ainsi nommé. Et n’est pas forcément artiste celui qui accède par la signature, pour sa génération (possiblement pour les générations), à un nom propre (correspondant à l’état civil ou inventé), prélude prétendument nécessaire au fait de faire œuvre.

En outre, peut être artiste celui qui s’ignore tel. Est – sans le savoir – un grand artiste, celui qui, apnéiste, laisse la beauté dans la présence, celui qui, dans la solitude d’une méditation, plonge, fait corps avec l’immensité aux lèvres pâles, s’en va découvrir, explorer le paysage de l’intérieur de l’océan, et, ce faisant, s’explore lui-même, et, ce faisant, par son silence, devient la voix de l’océan, car, comme l’a professé Shih T’ao : « À présent que le Paysage est “né” de moi et moi du Paysage, celui-ci me charge de parler pour lui. J’ai cherché sans trêve à dessiner des cimes extraordinaires. L’esprit du Paysage et mon esprit se sont rencontrés et par là transformés, en sorte que le paysage est bien en moi ».

Car, comme l’a murmuré Cheng Chi, « son regard épousant la poussée du paysage, devient le regard du paysage ». Est – sans le savoir – une grande artiste, celle qui, élégante, dans l’éveil du monde, à savoir chaque matin, utilise des trésors de l’enfance, ruban, cerceau, ballon, pour ses mouvements, pour ajouter de la beauté à la beauté du ciel, pour ajouter de l’harmonie à ce qui est indicible, du mouvement, et de la mesure au ballet immémorial des astres. Danser : le vaste, dès l’origine. Danser sans recours. Danser pour mêler son souffle au souffle des saisons. Danser par les eaux éphémères du temps pour rendre grâce à l’évanescence, pour énumérer les traces de la vie vivante, une à une, les sauver, une à une, sans chercher à les sauver ; les sauver justement parce que l’on ne cherche pas à les sauver, à les retenir. Danser pour participer à la joie de ce qui vibre en deçà de toute pensée, danser pour rendre souplement le monde à l’écume de grâce de sa beauté profonde, danser afin de rendre innocemment justice à toute beauté qui poigne, oriente, embrase et voue, pour reprendre la formulation de Richard Blin. Danser pour les montagnes et pour les nuages de mai et de juin, les merveilleux nuages : « [d]ans le ciel, cour[ent] ces turbulents nuages blancs qu’on ne voit qu’en mai et en juin, ces gais lurons, jeunes encore eux-mêmes et papillonnant, qui font la course sur la piste bleue pour se cacher soudain derrière de hautes montagnes, qui se rejoignent et s’échappent, tantôt se froissent en chiffon comme des mouchoirs, tantôt s’effilochent en minces rubans, puis finalement, facétieux, coiffent les monts de bonnets blancs » (Stefan Zweig).

Du reste, l’homme n’est pas le seul à être artiste. Ainsi l’oiseau. Dont le chant est lié aux rythmes du jour et des saisons. Donc au mouvement des astres. Ainsi la grive musicienne ; le compositeur Messiaen a constaté que le chant de cet oiseau « s’améliore selon la beauté du ciel au lever du soleil ». Ainsi le rossignol, qui a le « pouvoir de chanter hors de soi, et de sculpter le silence autour », comme l’a écrit Alain. Ainsi le Scenopoïetes dentirostris, cet oiseau des forêts pluvieuses d’Australie, qui – rappellent Deleuze et Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ? – « fait tomber de l’arbre les feuilles qu’il a coupées chaque matin, les retourne pour que leur face interne plus pâle contraste avec la terre […] et chante juste au-dessus ».

Est vital le parcours proposé par les commissaires Cécile Debray, Rémi Labrusse et Maria Stavrinaki, chemin qui conduit, s’il en était besoin, à l’humilité la plus absolue. Et, au sortir de cette exposition, il nous est possible de nous approprier (puis de nous les répéter dans l’intimité de notre cœur) ces paroles de Merleau-Ponty, prononcées durant l’été 1960 : « [S]i, ni en peinture, ni même ailleurs, nous ne pouvons établir une hiérarchie des civilisations ni parler de progrès, ce n’est pas que quelque destin nous retienne en arrière, c’est plutôt qu’en un sens la première des peintures allait jusqu’au fond de l’avenir. Si nulle peinture n’achève la peinture, si même nulle œuvre ne s’achève absolument, chaque création change, altère, éclaire, approfondit, confirme, exalte, recrée ou crée d’avance toutes les autres. Si les créations ne sont pas un acquis, ce n’est pas seulement que, comme toutes choses, elles passent, c’est aussi qu’elles ont presque toute leur vie devant elles ».

 

Matthieu Gosztola

 

Informations pratiques : l’exposition « Préhistoire, une énigme moderne » fut présentée dans la Galerie 1 du Centre Pompidou du 8 mai au 16 septembre 2019.

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com