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Les moments forts (34) « Les noces de Figaro » à Prague (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 05.11.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les moments forts (34) « Les noces de Figaro » à Prague (par Matthieu Gosztola)

 

Quel bonheur d’écouter Mozart dans le théâtre où a été donnée la première de Don Giovanni, le théâtre Nostitz (quand bien même le compositeur s’est plaint des retards apportés à la mise en scène, des difficultés rencontrées avec le personnel du théâtre de Prague, avec la troupe de Bondini « qui n’est pas aussi habile que celle de Vienne pour monter un tel opéra »).

Ce bonheur semble être partagé par tous, praguois ou touristes ! Et ce depuis le premier jour ; comme l’écrit André Tubeuf, « Prague […] va […] faire [à Mozart] la surprise bouleversante de raffoler de son Figaro, qu’on chante partout, et qu’on sifflote quand on ne le chante pas […]. Mozart a été fêté à Prague […] ».

À l’écoute de cette représentation des Noces de Figaro (bien que soient perfectibles les travaux vocal, instrumental – fausses notes d’un bassoniste à la fin de l’ouverture –, scénique), du fait de la jouissance des spectateurs, de celle des chanteurs (chacun s’amuse, à sa manière, chacun célèbre le hic et nunc), l’on ne peut que se remémorer ce passage du Mozart de Jean Blot :

« On a prétendu que la parole descend du chant, que le chant la précède et que l’homme comme l’enfançon a chanté avant de parler. On ne peut le prouver, ni se défendre contre l’illusion d’une sorte de paradis où chaque désir, chaque intention, chaque mouvement du cœur serait aussitôt traduit en un chant, en un souffle qui, gonflant la poitrine, assurerait à la fois l’expression et le bonheur de la vitalité. Le chant d’une poitrine grosse de printemps viendrait, en même temps que les significations dont elle est chargée, exhaler l’orgueil de la vie, glorifier la présence, encenser l’ici et maintenant… Déjà l’envie de chanter s’empare du cœur pareil au désir de gagner d’un coup d’aile le ciel ! À côté de la pure vitalité qui s’envole, se tient l’amour qu’elle veut partager. Le chant n’a qu’une morale : l’amour. Il est né pour aimer, pour exhaler et exprimer le bonheur d’aimer, le nôtre. N’est-ce pas que la voix humaine, à peine entendue, paraît aussitôt la meilleure métaphore de l’âme ou qu’il n’est pas de moment où l’âme ne devienne chair avec plus d’évidence, d’éloquence ou de sensualité ? ».

À bien y regarder, si le plaisir des spectateurs est complet, si leur amour de l’œuvre est constant, c’est que Les Noces de Figaro naissent justement – livret et musique – de l’amour. On aime à citer la phrase de Gottfried von Jacquin, le fils du célèbre botaniste : « Ni intelligence élevée, ni imagination, ni toutes deux ensemble ne font le génie. Amour ! Amour ! Amour ! Voilà l’âme du génie ». Qu’aime – plus que tout – Mozart ? L’opéra. Comme l’écrit Jean Blot, « [n]ul mode d’expression ne permet comme celui-ci de prendre en charge le tout de l’homme et de son destin. Du plus lointain au plus profond, du plus présent dans son insaisissable chatoiement au plus passé dans le labyrinthe de ses échos. Du plus durable dans son entêtement, à l’ondoiement d’une pure mobilité. L’homme, sa condition, mais aussi tous les rapports dont il se trouve le prisonnier, toutes les relations qu’il entreprend de nouer et qui vont tisser la constellation de sa destinée et faire jaillir, éphémères mais éblouissants dans leur coloratura, les moments de sa liberté ». Starobinski a raison de citer dans Les Enchanteresses la lettre que Mozart adressa à son père le 7 février 1778, avant de quitter Mannheim pour Paris : « Écrire un opéra est mon idée fixe : un opéra français plutôt qu’allemand, et un opéra italien plus que tout autre ». Norbert Elias a raison de citer dans Mozart, sociologie d’un génie la lettre que Mozart adressa à son père le 11 octobre 1777 (nous soulignons) : « J’ai une envie inexprimable d’écrire un nouvel opéra. […] [I]l y a toujours ici et là, au printemps, en été, en automne, un opéra bouffe à écrire, pour s’exercer et ne pas demeurer oisif. C’est vrai, on n’en tire pas grand revenu, mais c’est toujours quelque chose, et l’on se fait plus d’honneur et de réputation qu’en donnant cent concerts en Allemagne. De plus, je serai plus heureux, puisque j’aurai à composer, ce qui est mon bonheur et ma passion. Et, si je trouve un emploi ou si j’ai l’espoir d’en trouver un, le contrat d’opéra est la meilleure recommandation, il fait beaucoup d’effet et me donne encore plus de valeur. Mais je cause et parle comme se ressent mon cœur. […] Car il suffit que j’entende parler d’opéra, que je sois au théâtre, écoute des voix – oh je suis complètement hors de moi ».

Et cet amour de l’opéra tient sa profondeur au fait qu’il communique fervemment avec l’enfance* ; en Mozart, l’un – l’amour de l’opéra – et l’autre – l’enfance – dialoguent, se racontent des histoires pour se tenir éveillés, ont des confidences à se faire, jouent ensemble, ne se perdent pas de vue, continuent de se raconter des histoires, inventent des cachettes où ils peuvent, nuit et jour, se retrouver. Starobinski remarque que très tôt « s’[est] éveillée chez Mozart l’envie de lier son invention musicale à une fiction scénique. La conscience qu’il pren[d] de ses dons » est « inséparable d’un désir d’opéra. Il le fait savoir dès l’enfance, et il n’a manqué aucune occasion de porter sa musique sur un théâtre. Son envie s’accroît à mesure qu’il devient plus conscient de ses moyens ». Quel être est responsable d’un tel amour ? Car l’amour ne peut être communiqué que par la singularité, l’unicité d’un être… Le père de Mozart ? Non, son sourire, son air affable s’éveillaient dans la musique symphonique. Soit Londres. Soit Jean-Chrétien Bach, le onzième et dernier fils du grand Jean-Sébastien, qui prend Mozart en affection. Nannerl raconte : « Monsieur Jean-Chrétien Bach prit [Mozart] entre ses genoux et l’un joua quelques mesures, l’autre continua, et ils jouèrent ainsi toute une sonate. Si l’on n’avait pas vu, on aurait cru qu’une seule et même personne jouait ». André Tubeuf commente : « Haendel disparu, le musicien le plus influent à Londres, et qui marquera Mozart à vie, c’est Jean-Chrétien Bach, celui des fils du Kantor qu’on a eu sujet de surnommer l’Italien d’abord, puis l’Anglais, tant il fut, absolument, et à l’exemple de Haendel lui-même, européen. Il montrait la musique à la reine. Il ouvrira à Mozart des horizons définitifs. […] Jean-Chrétien, homme affable et épanoui, exempt d’aigreur et d’envie, marqua très profondément son petit ami Wolfgang ; mais ce n’est assurément pas pour l’avoir initié aux chastes mystères du contrepoint paternel ; c’est pour lui avoir inoculé la passion de l’opéra et, plus immédiatement encore, cette nostalgie vague, cette Sehnsucht de l’Italie que tout artiste d’alors, et évidemment tout Allemand lettré, porte au cœur comme une fatalité. C’est Milan qui donnera à l’enfant les moyens de devenir, comme artiste, un adulte ; c’est à Milan qu’on lui demandera d’écrire un opéra ».

Qu’aime – plus que tout – Da Ponte ? La figure complexe de Figaro (quand bien même l’idée de transformer en un opéra bouffe italien La Folle Journée lui a été soufflée par le compositeur), qui permet que soit purifié l’amour par les épreuves, et que soit opérant ce constat fait par Starobinski : « Les obstacles sociaux sont partout, mais ils n’existent que pour notre plaisir de les voir tomber. C’est que l’énergie de la vie, plus elle aura été contrariée, n’en est que plus joyeusement victorieuse : forçant le passage pour inventer les voies obliques qui atteindront le but désiré mieux que ne le feraient les voies droites ». Da Ponte ne pouvait que se reconnaître en Figaro, en l’insurrection de la vieà laquelle ce dernier donne – avec l’aide de fées** – corps. Jugez plutôt, à l’écoute du récit de la vie du librettiste, fait par Jean Blot : « Né près de Venise, de son vrai nom Emanuele Conegliano, fils d’un tanneur juif qui se convertit pour épouser en secondes noces une jeune chrétienne, il devient le protégé d’un évêque, Lorenzo Da Ponte, qui le baptise, lui donne son nom et le fait entrer au séminaire. Il reçoit les ordres mineurs, part pour Venise, s’y ruine une première fois, devient vicaire, s’éprend de la maîtresse de son protecteur, fait scandale, doit fuir, entre en littérature, séduit une autre belle… Objet d’un mandat d’arrêt, il se réfugie à Dresde puis à Vienne, laisse trotter sa plume si bien que, à la mort de Métastase en 1782, avec la protection de Salieri, il parvient à obtenir la charge de poète du Théâtre impérial et à gagner la confiance de Joseph II. […] Après avoir composé une vingtaine de livrets pour Mozart, mais aussi pour Salieri, Martin y Soler et Weigl, à nouveau compromis par ses relations amoureuses, à la mort de Joseph II, Da Ponte fuit Vienne et s’installe à Londres où il devient le librettiste du King’s Theater. Nouvelle cabale, nouveau scandale : Da Ponte fuit ses créanciers en 1805, jusqu’à New York, où il vit trente-trois ans ». Et devient alors « libraire, marchand de légumes, maître d’école ».

En ces conditions, comment s’étonner que Les Noces de Figaro aient été conçues – livret, musique – en une sorte de rêve ; Da Ponte avoue ainsi dans ses Mémoires : « À mesure que j’écrivais les paroles, [Mozart] en écrivait la musique. En six semaines, tout fut terminé ».

 

Matthieu Gosztola

 

* Bachelard écrit dans La poétique de la rêverie : « Pour comprendre notre attachement au monde, il faut ajouter à chaque archétype une enfance, notre enfance. Nous ne pouvons pas aimer l’eau, aimer le feu, aimer l’arbre sans y mettre un amour, une amitié qui remonte à notre enfance. Nous les aimons d’enfance ».

** « Car évidemment, Les Noces, telles que métamorphosées et célébrées par Mozart, instituent le règne des femmes. C’est d’elles que provient la tendresse qui gouverne l’opéra et double chaque moment en secret » (Jean Blot).

 

Informations : représentation du dimanche 21 avril 2019 au Stavovské divadlo (théâtre des États). Conductor : Enrico DovicoStage director : Magdalena Švecová. Set designer : Andrej Ďurík. Costume designer : Kateřina Štefková. Lighting designer : Přemysl Janda. Choreographer : Olga Kyndlová. Chorus master : Martin BuchtaDramaturgy : Beno Blachut. Figaro : Jan Šťáva. Susanna : Kateřina Kněžíková. Count Almaviva : Roman Janál. Countess Almaviva : Jana Šrejma Kačírková. Cherubino : Kateřina Jalovcová. Marcellina : Lucie Hájková. National Theatre Orchestra. National Theatre Chorus. Fortepiano : Zdeněk Klauda.

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com