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Les Moments forts (29) Bacon à Beaubourg (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 16.10.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (29) Bacon à Beaubourg (par Matthieu Gosztola)

 

Un vertige. Une angoisse. Telle qu’elle a été – bellement – définie par Kierkegaard, dans Le Concept de l’angoisse (notamment) : « On peut comparer l’angoisse au vertige. Quand l’œil vient à plonger dans un abîme, on a le vertige, ce qui vient autant de l’œil que de l’abîme, car on aurait pu ne pas y regarder. De même l’angoisse est le vertige de la liberté, qui naît parce que l’esprit veut poser la synthèse et que la liberté, plongeant alors dans son propre possible, saisit à cet instant la finitude et s’y accroche. Dans ce vertige la liberté s’affaisse. […] Dans l’angoisse cet infini égotiste du possible ne nous tente pas, comme lorsqu’on est devant un choix, mais nous ensorcelle et nous inquiète de sa douce anxiété ».

À quoi tient l’angoisse éprouvée face aux toiles de Bacon ? Le peintre vous dirait : « Pour moi, il ne s’agit pas d’angoisse ». Et il ajouterait sans doute : « [Et d’ailleurs], [j]e ne peux pas croire que mes peintures sont pour le public. Je ne peux que peindre pour moi-même. […] Je ne pense pas aux autres parce que je ne peux pas et parce que je n’ai pas idée des autres. Chaque système nerveux est différent. Je fais seulement de la peinture pour espérer m’exciter ».

Mais Bacon admet quand même, au détour d’une interview*, que ses portraits ont « un impact » d’une grande « violence » sur « le système nerveux du “regardeur”. Parce qu’il[s] remue[nt] en lui des sensations irrationnelles, au fond, inconnues de nous ». Bacon pourrait faire sien cet adage de Matisse : « Je ne travaille pas sur la toile mais sur celui qui la regarde ». Sa peinture est celle d’une intériorité ouverte. Sa peinture est l’œuvre sublime d’un boucher qui entrerait dans sa « boucherie comme dans une église, avec la viande pour Crucifié », suivant les termes de Deleuze (in Francis Bacon, logique de la sensation, Seuil, coll. L’Ordre philosophique, 2002). Et le philosophe d’ajouter : « C’est seulement dans les boucheries que Bacon est un peintre religieux ». Bacon n’a-t-il pas confessé, un jour : « J’ai toujours été très touché par les images relatives aux abattoirs et à la viande, et pour moi elles sont liées étroitement à tout ce qu’est la Crucifixion… » ? La peinture de Bacon est attentive à ce que Maria Zambrano appelait « la voix des entrailles ».

Pour l’entendre – cette voix –, pour la comprendre, il faut faire un détour par l’un des tableaux de Jacob Huysmans (c. 1633-1696), tel qu’il a été analysé par le romancier et collectionneur d’art Patrick Mauriès dans Le Méchant comte (nous soulignons) : « On s’accorde à voir dans le portrait célèbre de Jacob Huysmans, dont il existe au moins deux versions, l’effigie la plus parlante du jeune [Rochester], d’autant qu’elle a été ostensiblement concertée, programmée par le modèle même, comme un autre de ses jeux d’esprit, la parade ironique et funèbre d’une enveloppe charnelle déjà attaquée par la maladie, dissimulant superbement. Rochester toise le spectateur avec une condescendance empreinte de malice. Le visage se détache sur le fond sombre et sur un flot de taffetas feu, lumineux et cassant, ruissellement d’or pâle qui s’ouvre sur une manche de batiste. C’est l’image rutilante d’un homme qui aima le cèdre et le genévrier, l’essence de rose et de fleur d’oranger, qui insulta son roi, lut toutes sortes de livres, écrivit que tout homme serait un couard, s’il l’osait, revint de toutes les croyances et blasphéma sans faiblir, bref de l’homme qui ajouta un chapitre à l’histoire de l’infamie, et dont je recueille ici la légende. De la main gauche, comme sans y penser, il tient entre deux doigts une couronne de lauriers. Elle honore la petite créature piaillante qu’il côtoie : “that curious miniature of a man”, cet étrange animal de fantaisie, “how pretty, how japan” : l’un de ces singes dont Rochester, comme tant d’autres à l’époque, prit plaisir à s’entourer. Dans ce singe couronné, l’iconographe reconnaîtra une métaphore immémoriale, celle de l’allégorie de l’art et de l’artiste, singes de la nature, simia naturæ. Mais l’esprit joueur du libertin ne pouvait certes se contenter d’une plate allégorie. Il fit peindre l’animal brandissant les restes d’une page déchirée, aveugle à ses propres actes, indifférent (comme l’était, ou affectait de l’être, son maître) à la valeur de ce qui était écrit, au jeu de la vanité littéraire, à la prétention à l’éternel : ironique parade du jeu d’écrivain, vanitas ludique, qui laisse sourdre malgré tout le désespoir de qui s’essaie à tracer quelques signes. Et la proximité de ces deux corps, leur relation en miroir devient le véritable sujet du tableau ; la fragilité nue, le torse minuscule, la sécheresse toute nerveuse du ouistiti rappelant ce que masquent et subliment la splendeur du vêtement, l’éclat de la trouvaille verbale, la légèreté de l’esprit : que sous le lourd brocart, nous ne sommes qu’une chose animale, une masse de matière, une étendue de chair et de sang, un réseau de nerfs, une mécanique splendide ou dérisoire, dont chaque instant marque le progrès de la destruction».

Si Bacon, du fait de la singularité, extrême, de son travail, semble de pas avoir subi d’influence(s), directe(s) tout au moins (ce qui le poussera du reste à affirmer : « Je suis comme ces machines – comment dites-vous ? – des bétonneuses, dans lesquelles on mélange le ciment. Je recueille tout. Je ne sais pas ce qui est influencé ou non »), il n’en est pas moins vrai qu’il a radicalisé, avec son tempérament, le travail pictural de Jacob Huysmans. « Ce qui m’intéresse, résume ainsi Bacon, c’est saisir dans l’apparence des êtres la mort qui travaille en eux. À chaque seconde, perdant un peu de leur vie. Cela est en soi un fait… ». C’est ce que – par exemple – le poète Stéphane Bouquet nomme « la vitesse de mourir », ou encore « l’inondation lente de la mort »… Du reste, « chacun a conscience de la mort, ajoute Bacon. Après tout, c’est comme l’ombre qui vous suit dans le soleil. Je ne veux pas dire qu’on fait l’effort conscient de se la représenter, mais simplement qu’elle est là. D’ailleurs, vous savez combien la vie peut être violente en elle-même ». Cette violence tenant surtout au fait que nous sommes, avec plus ou moins de lenteur, une personne de la conjugaison du verbe mourir. « [Et j’ai essayé] de […] rendre [la vie] dans sa violence ». « [J]e n’ai pas essayé de la rendre plus violente qu’elle est. On ne peut pas ». Et le peintre de superbement résumer : « C’est sûr, nous sommes de la viande, nous sommes des carcasses en puissance. Si je vais chez un boucher, je trouve toujours surprenant de ne pas être là, à la place de l’animal… ».

Quel curieux peintre, tout de même, ce Bacon. Qui a confessé : « Pendant dix ans, j’ai travaillé sans parvenir à rien. En détruisant tout. Et maintenant il m’arrive de me demander pourquoi je n’ai pas continué à détruire. […] Je ne garde rien. Je vends tout. […] Je suis content lorsqu[e mes peintures] partent. […] Quand ça deviendra un peu meilleur, je penserai à me faire une collection ».

Et qui aurait aimé, au fond, être poète : « On peut tout dire dans un vers, en une phrase. C’est la sténo de la réalité ».

 

Matthieu Gosztola

 

* Francis Bacon, Conversations, préface de Yannick Haenel, photographies de Marc Trivier [vues de l’atelier, 1980-1981], L’Atelier contemporain, collection Écrits d’artistes, 2019. Les citations de Bacon sont, toutes, extraites de ce volume.

 

Informations pratiques : l’exposition « Francis Bacon » est présentée au Centre Pompidou (Galerie 2), du 11 septembre 2019 au 20 janvier 2020.

 

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com