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Les Moments forts (28) - Aménophis III, le Pharaon-Soleil siégeant au Grand Palais (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 29.10.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (28) - Aménophis III, le Pharaon-Soleil siégeant au Grand Palais (par Matthieu Gosztola)

L’art préféré du peintre Francis Bacon ? L’expressionnisme ? Que nenni. L’art égyptien. Francis Bacon l’a dit, à plusieurs reprises, lors d’entretiens [1] : « je pense que l’art égyptien est de loin le plus grand qui soit jamais apparu ». « Par exemple ces deux grandes sculptures, Rêhetep et sa femme, au musée du Caire, sont pour moi les œuvres les plus merveilleuses qui existent ». « [L’]art égyptien […] est un art traditionnel dans le sens que j’appellerais religieux. Les figures sont extrêmement vivantes et réalistes, […] avec ces visages peints […] où vous avez une présence extraordinaire. Je voudrais que ma peinture soit présente […] ».

Cette présence, pour Malraux, c’est la beauté. Ainsi qu’il le confie dans son discours prononcé à Paris le 8 mars 1960 pour sauver les monuments de Haute-Égypte, en réponse à l’appel de l’Unesco (nous soulignons) : « La beauté est devenue l’une des énigmes majeures de notre temps, la mystérieuse présence par laquelle les œuvres de l’Égypte s’unissent aux statues de nos cathédrales ou des temples aztèques, à celles des grottes de l’Inde et de la Chine – aux tableaux de Cézanne et de Van Gogh, des plus grands morts et des plus grands vivants – dans le Trésor de la première civilisation mondiale ». Et Malraux clôt ainsi son discours, passage qu’il réutilisera tel quel dans ses Antimémoires : « Il n’est qu’un acte sur lequel ne prévale ni la négligence des constellations ni le murmure éternel des fleuves : c’est l’acte par lequel l’homme arrache quelque chose à la mort ».

Et pourtant, cet acte n’est pas complet. N’est pas achevé. La mort a gardé, pour elle, pour son plaisir secret, une bonne part de ce qui nous est confié aujourd’hui dans cette exposition, et en quoi nous reconnaissons un indéniable, un haut talent. Car la mort a deux serviteurs zélés, qui la servent avec toute la diligence dont un serviteur zélé est capable : la dégradation, le pillage.

La dégradation d’abord. Ainsi de Ramsès II, comme le précise Claude Obsomer : « […] le choix peu judicieux du site où [s]a tombe fut creusée, à l’entrée du ouadi principal de la Vallée, fut la cause essentielle de sa profonde dégradation. C’est semble-t-il à partir de l’époque romaine ou copte qu’elle devint le réceptacle privilégié des pluies torrentielles qui se sont abattues de façon occasionnelle, amenant des sédiments qui finirent par remplir les salles et les corridors. Comme elle avait été creusée dans une zone de contact entre une roche calcaire poreuse assez fragile et les marnes argileuses sous-jacentes (ou tafflah), ces dernières se gonflèrent sous l’action des eaux en exerçant des contraintes sur les parties hautes : les sols se soulevèrent, les murs se fracturèrent, les piliers éclatèrent, certains plafonds s’effondrèrent… ».

Ainsi de Psousennès Ier, dont la tombe – exhumée par Pierre Montet, à Tanis, en 1940 – recelait de nombreux manuscrits, qui auraient, une fois lus, constitué une avancée prodigieuse dans le cadre des études égyptologiques, mais qui se sont désagrégés, du fait de la grande humidité à laquelle la tombe était soumise.

Ainsi de Séthi Ier, dont la tombe est « la plus belle […] de la Vallée des Rois ». « En 1991, raconte Richard Lebeau [2], il fallut se résoudre à interdire ce chef-d’œuvre de l’art pharaonique. Peu après sa découverte par l’aventurier Giovanni Belzoni en 1817, la survie du monument était compromise par des pluies torrentielles, dont les eaux atteignirent la salle du sarcophage. Les infiltrations gonflèrent la roche jusqu’à créer des risques d’éboulement. Le Service des antiquités entreprit d’importants travaux de consolidation et de restauration. Mais […] ce furent ensuite les peintures qui menacèrent de se détacher des parois. Cette fois, le péril venait de l’humidité due aux très nombreux visiteurs de la tombe », qu’il fallut fermer « pour restaurer ses magnifiques reliefs. Aujourd’hui, aucune date de réouverture n’est annoncée. Toutefois, l’élégance des décorations, la splendeur des peintures et la finesse des bas-reliefs des monuments de Séthi » ne se refusent pas complètement aux voyageurs, ajoute avec malice Richard Lebeau ; certains « peuvent aller contempler un pilier enlevé à la tombe de ce grand roi et exposé aujourd’hui au musée du Louvre. En Égypte, le temple d’Abydos et le temple de millions d’années de Séthi Ier, à Gournah, donnent une idée de la beauté de la “tombe interdite” ».

Ainsi de Toutânkhamon, comme le précise Howard Carter, au sujet du troisième cercueil en or massif, alors même que le deuxième cercueil était, lors de sa découverte, « recouvert d’une fine toile de lin noircie et décomposée », et alors que des guirlandes de feuilles d’olivier et de saule, de pétales de lotus bleu et de bleuets figuraient sur le suaire : « Le linceul et la collerette de fleurs et de faïence bleue étaient […] détériorés. Ils avaient paru d’abord en bon état, mais ils se désagrégèrent au premier contact ».

Comment ne pas songer à Fellini roma, le film de 1972 ?

« Quand M. Burton, ajoute Carter, eut photographié la momie sous tous les angles, nous pûmes regarder de plus près l’état de conservation dans lequel elle se trouvait. Le fouet et la crosse étaient en grande partie décomposés, pratiquement réduits en poussière ; les fils qui maintenaient les mains et les ornements en place sur l’enveloppe extérieure étaient pourris, et les différentes parties tombaient dès qu’on les touchait ». Et c’est sans parler des papyrus, qui sont souvent difficiles à manier, et à l’égard desquels on a commis « des crimes impardonnables ». S’ils sont – professe l’égyptologue – « en assez bon état, il faut les envelopper dans un tissu humide pendant quelques heures ; on peut alors sans problème les mettre à plat sous un verre ». Et « [i]l ne faut pas traiter les rouleaux déchirés ou cassants qui se brisent dès qu’on les déroule […] ».

Cette dégradation qui semble être la mort se métastasant avec la lenteur que mettent les siècles à germer est d’autant plus douloureuse que c’est précisément contre elle que voulurent lutter les égyptiens, avec minutie, avec invention, avec sagacité, comme en témoignent les procédés de momification tels qu’ils furent rapportés par Hérodote dans son Enquête (II, 86-87) : « voici comment [les embaumeurs] procèdent à l’embaumement […] : tout d’abord à l’aide d’un crochet de fer, ils retirent le cerveau par les narines ; ils en extraient une partie par ce moyen, et le reste en injectant certaines drogues dans le crâne. Puis avec une lame tranchante en pierre d’Éthiopie, ils font une incision le long du flanc, retirent tous les viscères, nettoient l’abdomen et le purifient avec du vin de palmier et, de nouveau, avec des aromates broyés. Ensuite, ils remplissent le ventre de myrrhe pure broyée, de cannelle, et de toutes les substances aromatiques qu’ils connaissent, sauf l’encens, et le recousent. Après quoi, ils salent le corps en le couvrant de natron pendant soixante-dix jours ; ce temps ne doit pas être dépassé. Les soixante-dix jours écoulés, ils lavent le corps et l’enveloppent tout entier de bandes découpées dans un tissu de lin très fin et enduites de la gomme dont les Égyptiens se servent d’ordinaire au lieu de colle » [3].

Le pillage maintenant. Il y a ce que Gautier nomme dans Le roman de la momie « l’éveil » incessant des « violateurs de tombeaux ». Seule, la tombe de Toutânkhamon, dit-on, n’a pas été pillée. Mais est-ce vrai ? Howard Carter fait voler en éclats ce topos dans La Fabuleuse découverte de la tombe de Toutânkhamon (traduit de l’anglais par Martine Wiznitzer, Éditions Phébus, coll. Libretto, 2019), car un vol eut lieu, quelques années seulement après l’enterrement du roi, et les pilleurs entrèrent dans la tombe au moins deux fois : « Une brèche fut […] pratiquée dans le coin supérieur gauche de la première porte scellée, juste assez large pour permettre le passage d’un homme. Puis, en se passant des paniers de terre, les pillards creusèrent le tunnel. Sept ou huit heures de travail durent suffire pour les amener à la deuxième porte scellée. Un dernier effort et les voilà dans la place. C’est alors que, dans la demi-obscurité, le pillage commença. Les hommes cherchaient de l’or, mais encore fallait-il qu’ils puissent l’emporter. On imagine le supplice que cela dut être pour eux de voir tout cet or étinceler sur des objets qu’ils ne pouvaient pas sortir et qu’ils n’avaient pas le temps de dépouiller. Dans la faible lumière, ils ne pouvaient sans doute pas toujours distinguer le vrai du faux, et plus d’un objet qu’ils prirent à première vue pour de l’or massif dut se révéler par la suite simplement doré à la feuille d’or. Pour gagner du temps, ils ont renversé toutes les boîtes et les coffres. Mais nous ne saurons jamais avec précision la nature exacte de leur larcin. Néanmoins, dans leur précipitation, ils négligèrent de prendre plusieurs objets en or massif. Nous sommes en tout cas certains qu’ils ont emporté la statuette du petit naos doré puisque nous avons retrouvé le pilier dorsal avec l’empreinte de ses pieds encore visible. Il semble bien qu’elle était en or massif, probablement similaire à la statuette en or de Thoutmosis III, à l’image d’Amon, qui figure dans la collection Carnarvon ».

De la grande histoire d’Aménophis III, ne restent que des bribes ; quelques syllabes arrachées à un alexandrin ; des laisses incomplètement conservées, sans que l’ensemble de la chanson de geste à laquelle elles appartiennent ne soit lisible.

Quelle fut cette histoire ? « Aménophis III (1386-1349) a hissé l’Égypte au sommet de sa gloire, résume Richard Lebeau [4]. On retrouve son nom en Crète, à Mycènes, en Étolie, en Anatolie, au Yémen, à Babylone et aux confins du Soudan. L’Égypte n’a jamais été aussi riche : aucun pharaon, hormis Ramsès II, n’a construit autant de monuments. L’Égypte est au faîte de sa puissance. Les richesses affluent au palais d’Aménophis III, apportées par les princes assujettis. Avec l’or arrivent aussi les hommes et les idées du Proche-Orient. Sous ce règne, la société égyptienne s’ouvre au monde. Elle devient cosmopolite et des étrangers peuplent son administration jusqu’au vizirat, le grade immédiatement en dessous de Pharaon. En vrai potentat oriental, Aménophis III a préféré les alliances nuptiales aux expéditions militaires : son harem était peuplé de nombreuses princesses orientales. Voilà une façon pour lui de s’allier à toutes les têtes couronnées du Proche-Orient ! L’art égyptien, sous Aménophis III, atteint des sommets d’élégance. L’extraordinaire habileté des artistes de cette époque permet de rendre la transparence des robes dans la pierre et le bois. Les reliefs de la fête d’Opet de Louxor témoignent de cette grande finesse artistique. Aménophis III a favorisé la construction d’immenses temples à Karnak, à Louxor et à Soleb, au cœur du Soudan. Son règne, long de trente-huit ans, fut l’un des plus prospères de l’histoire de l’Égypte pharaonique. Sa momie a été découverte en 1898, dans la tombe d’Aménophis II – son grand-père – par l’égyptologue Victor Loret. Elle est à l’image de la fortune qui submerge l’Égypte à cette époque. Les abcès dentaires, dus à de terribles caries, prouvent la richesse de l’alimentation royale ».

Malgré les dégradations, malgré les pillages, l’art égyptien, tel qu’il nous est donné à voir lors de cette exposition, tel qu’il prend, nous qui le regardons, l’admirons, la main de notre imaginaire, après que notre rêve – dans le sein de notre enfance – s’est plusieurs fois enquis de lui, l’art égyptien survit, « par un domaine de formes » (Malraux). Oui, survit, car il porte, comme nous l’avons rappelé, les traces, nombreuses, du passage du temps : soient une tête colossale d’Aménophis III (granit rose, musée de Louxor), une tête d’Aménophis III portant la couronne de Haute Égypte (quartzite, Museum of Fine Arts de Boston), la double statue du « scribe du trésor du maître des Deux Terres », Nebsen, et de son épouse, « la chanteuse d’Isis, mère du dieu », Nebetta, fort bel exemple des statues de tombe datant de la XVIIIe dynastie (calcaire peint, Brooklyn Museum), la Dame Mi (bois, musée de Brooklyn)…

Et est-ce pour cela même qu’une œuvre, plus que toutes les autres, nous a frappé ? Est-ce parce qu’elle a su répondre – étrangement – à l’injonction de Blanchot dans L’Espace littéraire : « L’œuvre exige de [l’artiste] qu’il perde toute “nature”, tout caractère, et […] [qu’]il devienne le lieu vide où s’annonce l’affirmation impersonnelle » ? Nous parlons d’une tête fragmentaire de la reine Tiy (H. : 12,6 cm, l. : 12,7 cm, Pr. : 11,5 cm ; Metropolitan Museum of Art, New York), en jaspe jaune, pierre semi-précieuse [5] (selon la tradition, la peau des femmes était de couleur jaune dans l’Égypte ancienne). Tiy, « grande épouse royale », fut, sans doute, par sa puissance et son influence, l’une des plus importantes reines d’Égypte (toujours associée au roi, elle est omniprésente), l’une des femmes les plus puissantes de l’Histoire [6] ; elle eut, pense-t-on, un pouvoir équivalent à celui d’Amenhotep, fils de Hapou, grand architecte et dignitaire le plus considérable du règne d’Aménophis III (figure dans l’exposition sa célèbre statue – plus grande que nature – en granodiorite, provenant du temple d’Amon à Karnak, trouvée en 1913 au pied du môle droit du Xe pylône, à l’est de la porte, et conservée au Caire).

En ce fragment en jaspe jaune d’une tête de la reine Tiy gît (et peut-être parce que fragment, justement) la douceur, telle que définie par la psychanalyste Anne Dufourmantelle : « Bouleversante, pacificatrice, dangereuse, elle apparaît au bord. De l’autre côté, une fois franchi le seuil. Du vide, du plein, de l’espace, du temps, du ciel, de la terre, elle fait effraction entre les signes, entre la vie et la mort, entre l’origine et la fin. […] Elle est frontalière puisqu’elle offre elle-même un passage. Se diffusant, elle altère. Se prodiguant, elle métamorphose. Elle ouvre dans le temps une qualité de présence au monde sensible ».

 

Matthieu Gosztola

 

[1] Cf. Francis Bacon, Conversations, préface de Yannick Haenel, photographies de Marc Trivier [vues de l’atelier, 1980-1981], L’Atelier contemporain, coll. Écrits d’artistes, 2019.

[2] Richard Lebeau, Pyramides, temples, tombeaux de l’Égypte ancienne : visite archéologique ; cartes, coupes, plans et hiéroglyphes de Claire Levasseur, préface de Pascal Vernus, Éditions Autrement, coll. Les guides Autrement, 2004.

[3] Cf. Hérodote, Thucydide, Œuvres complètes, édition et trad. du grec ancien par A. Barguet et Denis Roussel, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1964.

[4] Richard Lebeau, op. cit.

[5] Les objets en jaspe, de cette taille, son extrêmement rares.

[6] Nicolas Grimal écrit dans son Histoire de l’Égypte ancienne (Librairie générale française, collection Références, 1994) : « L’influence de Tiy sur la conduite des affaires [du royaume] vient de sa forte personnalité, mais aussi de sa longévité : elle survit à son mari et meurt seulement en l’an 8 de son fils […], après avoir été liée à la politique des deux rois à la fois en tant qu’épouse et en tant que mère. Elle met en effet en avant pour la première fois le rôle de l’épouse – la “Grande Épouse du Roi” –, qui prend le pas sur la reine mère, image traditionnelle du matriarcat. Tiy est associée à son époux de façon complémentaire. Elle est à ses côtés la personnification de Maât et reçoit en tant que telle certains privilèges régaliens : elle participe aux grandes fêtes culturelles, y compris la fête-sed, se fait représenter en sphinx, et se voit consacrer un temple par son mari à Sédeinga, entre la Deuxième et la Troisième Cataracte. Elle prend aussi une grande part à la politique extérieure et gère le pays dans les premières années du règne de son fils, pour lequel elle exerce la régence après lui avoir probablement plus ou moins insufflé les fondements du nouveau dogme qu’il va développer ».

 

Informations pratiques : l’exposition « Aménophis III, le Pharaon-Soleil » fut présentée dans les Galeries nationales du Grand Palais (entrée Clemenceau, avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris), du 6 mars au 31 mai 1993.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com