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Les Moments forts (21) : variations de Picasso à Barcelone (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 30.04.19 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques, Arts

Les Moments forts (21) : variations de Picasso à Barcelone (par Matthieu Gosztola)

Est situé au centre de la rue la plus emblématique du quartier de la Ribera – la rue Montcada – le Museu Picasso. Rue au bas de laquelle s’élève l’église de Santa Maria del Mar, l’une des églises gothiques les plus belles de Catalogne.

S’étend tout autour du Musée la Barcelone de Picasso : les maisons où, entre 1895 et 1904, il résida avec sa famille, l’École des Beaux-Arts de la Llotja dans laquelle il consolida son apprentissage, les ateliers où il œuvra. Et les lieux d’amusement où il avait l’habitude d’aller, avec ses amis.

Débute la formation artistique de Picasso dès sa petite enfance, avec l’apprentissage que lui dispense son père, José Ruiz-Blasco, peintre (spécialisé dans la décoration des salles à manger) de fleurs et de feuillages et de plumages et d’animaux (des oiseaux surtout), professeur de dessin à l’école des Arts et Métiers et conservateur du musée municipal de Málaga.

Est ombragée de platanes où nichent des milliers de pigeons la plaza de la Merced, où vit la famille Ruiz. Le petit Pablo ne marche pas encore, il ne parle pas encore, mais il voit. Don José peint beaucoup d’oiseaux et pour qu’ils lui servent de modèles, il élève colombes et pigeons qui volent dans la maison. Toute la maison ?

Comme le relate Jaime Sabartés dans la biographie de l’artiste, Portraits et souvenirs, Picasso voue à son père une adoration et s’approprie, à l’occasion, ses crayons, pinceaux et même les pigeons servant de modèles à ses tableaux. Il commence, très jeune, à l’assister dans leur réalisation : « Mon père coupait les pattes d’un pigeon mort, il les clouait avec des épingles sur une planche, dans la position qui convenait, et je les copiais minutieusement jusqu’à ce qu’elles lui plaisent » [1].

En juin 1955, décidé à toucher de la pensée – qu’il incarne par sa vie – plus complètement la Méditerranée, Picasso achète la villa La Californie, dans la partie haute de Cannes. C’est un bâtiment qui date de 1880, baroque, spacieux, entouré de jardins très libres. Y figure un atelier qui dispose d’un grand balcon avançant sur le vert. À côté, il y a un pigeonnier que Picasso a fait construire un an avant, il est habité.

Du 17 août au 30 décembre 1957, enfermé dans les pièces vides et spécialement aménagées du second étage de La Californie, Picasso exécute cinquante-huit tableaux (qu’il donnera au Museu Picasso [2] – connu d’abord pour être le centre picassien en ce qui concerne la période de formation de l’artiste –) dont quarante-quatre Ménines, neuf PigeonsLe Piano (extrait du cycle des Ménines), trois paysages et un portrait de Jacqueline.

Autant de variations : le terme de variations n’est pas un hasard, l’enchaînement est proche de la composition musicale, avec ses préludes, ses reprises, ses études, ses thèmes essentiels et ses variantes. « J’en suis arrivé au moment, voyez-vous, où le mouvement de ma pensée m’intéresse plus que ma pensée elle-même » [3], aime à dire Picasso de son œuvre propre. Comment ne pas penser à Foucault qui notait en 1978 : « Si je devais écrire un livre pour communiquer ce que je pense déjà, avant d’avoir commencé à écrire, je n’aurais jamais le courage de l’entreprendre. Je ne l’écris que parce que je ne sais pas encore exactement quoi penser de cette chose que je voudrais tant penser. […] Je suis un expérimentateur en ce sens que j’écris pour me changer moi-même et ne plus penser la même chose qu’auparavant ».

Au départ, Les Ménines sont une grande scène d’intérieur, la représentation d’un atelier, probablement une vaste pièce aux fenêtres hautes de l’Alcazar de Madrid où travaillait l’artiste sévillan. Picasso maintient les deux trios principaux : Velázquez, Augustina de Sarmiento, l’infante Margarita ; Isabel de Velasco, Maribárbola, Nicolasito. Il conserve aussi le chien, assis.

Ce qui change ? Picasso ouvre les grandes baies que Velázquez avait peintes fermées. Il fait entrer la lumière. Y vivent les oiseaux. Il fait entrer les oiseaux, qui viennent se poser, ils sont libres, ils se posent sur d’autres toiles, et y restent, ils sont devenus peinture (à un moment, Picasso interrompt le travail d’interprétation du grand tableau de Velázquez et entreprend une série de neuf huiles sur le thème des pigeons…).

 

Matthieu Gosztola

 

[1] Jaime Sabartés, Picasso, portraits et souvenirs, Paris, Louis Carré et Maximilien Vox, 1946, p.38.

[2] Il s’agit de la seule série d’interprétations réalisée par Picasso dont la totalité soit réunie dans un musée.

[3] Propos de Picasso cités par Françoise Gilot et Carlton Lake, in Vivre avec Picasso, Calmann-Lévy, 1965, p.116.

Information pratique : Museu Picasso, Montcada 15-23, 08003 Barcelone.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com