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Les Moments forts (12) : « Vu du pont » aux ateliers Berthier, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 03.07.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les Moments forts (12) : « Vu du pont » aux ateliers Berthier, par Matthieu Gosztola

 

L’on ne saurait évoquer cette pièce sans en résumer l’intrigue, serait-ce brièvement. Résumé que nous donnent Anaïs Bonnier et Frédéric Maurin (in « Vu du pont : l’intensification du point de non-retour ») : « Racontée sous la forme d’un souvenir par l’avocat Alfieri qui en a été le témoin impuissant, l’histoire de Vu du pont se déroule dans le quartier déshérité de Red Hook, à Brooklyn, au début des années 1950. C’est l’histoire d’Eddie Carbone, docker de son état, qui a élevé comme son propre enfant sa nièce Catherine et voit soudain son autorité menacée par le désir d’émancipation de la jeune fille, et son affection, voire une attirance qu’il ne s’est jamais avouée, minée par l’amour réciproque qui naît entre elle et un cousin de sa femme, Rodolpho, fraîchement débarqué d’Italie avec son frère Marco. Blessé dans la virilité de son amour-propre, Eddie n’a de cesse d’accabler Rodolpho, l’accusant d’hypocrisie intéressée, de mensonge sentimental, d’homosexualité, avant de se résoudre à dénoncer les deux clandestins aux services de l’immigration. Marco, en lui crachant au visage, salit son nom ; mais Eddie, en trahissant le code moral, a souillé leur honneur. Mû par un esprit de vengeance, Marco revient le poignarder ».

On est là dans le tragique (en ouverture, avant les premiers mots d’Alfieri, résonne le Kyrie du Requiem de Fauré. C’est tout à la fois préfigurer, par la seule intensité de la musique, le dénouement funeste, et faire appel, en continuateur des préceptes aristotéliciens, à la pitié du spectateur).

Et quel terrain – inépuisable – est plus à même d’exhaler le tragique que l’antique ? Ivo van Hove renoue avec l’antique, presque en catimini, en adaptant la pièce d’Arthur Miller. En effet, au fond du plateau, le mur percé d’une porte rappelle la façade de la skênê avec son ouverture. Disposés en arc de cercle, les gradins ne sont pas sans évoquer l’hémicycle antique. Et l’espace liminaire, entre scène et salle, « où évolue Alfieri dans son rôle de narrateur, cet espace qu’il est le seul à pouvoir investir en sa qualité de coryphée moderne, avant d’entrer progressivement dans l’arène en redevenant l’acteur de ses souvenirs, peut tout à fait renvoyer à l’orchestra jadis réservée au chœur », ainsi que le rappellent Frédéric Maurin et Anaïs Bonnier. Retour à l’antique, pour parler au plus fort du présent. C’est-à-dire de la présence des corps, dans l’espace (notre maison continuée).

Ainsi, même si c’est au sein d’une « partition scénique extrêmement réglée » (dixit Ivo van Hove), aussi réglée que dans le nô, « le jeu semble jaillir spontanément avec l’énergie tellurique que lui procure son ancrage au sol – une énergie contenue, puis déchaînée, exacerbée, une énergie qui circule et décuple à mesure que l’arc de la tragédie se bande […] ». Une énergie exubérante qui affleure jusque dans les regards. Ainsi, Pauline Cheviller, lorsqu’elle regarde Charles Berling tout en s’avançant vers lui, alors qu’il est assis, s’avance vers lui, mais ne le regarde pas. Car alors elle baisserait les yeux, et ce regard intense qu’elle lui adresse (ce regard qu’elle lui donne) serait peu perçu par les spectateurs. Serait comme voilé par cette intimité partagée par eux seuls (et l’on sait combien cette intimité existe par ailleurs). Pour que ce regard soit pleinement perçu, c’est-à-dire vécu par les spectateurs (et l’on sait combien, dans la pièce, il est le véhicule d’un sens pluriel, ambigu), il faut que Pauline Cheviller regarde droit devant elle, s’avançant vers Charles Berling. Autrement dit il faut qu’elle regarde un spectateur dans les yeux. S’adressant à Charles Berling, elle s’adresse à ce spectateur. Le rendant de ce fait pleinement impliqué, concerné. Trouble.

Regarder les spectateurs droit dans les yeux, n’est-ce pas, en premier lieu, faire appel à leurs sens ? Avec son équipe, au cours des répétitions, Ivo van Hove a éliminé tous les accessoires. Pourquoi cet accessoire ? Il est accessoire, supprimons-le. Et cet autre ? Également accessoire, exit ! Tous les accessoires ? Pas exactement. Tous les accessoires, à l’exception d’un cigare, « que Catherine tend à Eddie et qu’elle lui allume, et d’une chaise, apportée par Alfieri à la fin de l’acte I, que Marco met Eddie au défi de soulever en la prenant par un pied ». On comprend que conserver cette chaise était nécessaire, pour qu’ait lieu la démonstration de force qui achèvera un peu plus Eddie, rendu à ses propres yeux malingre, quasi chétif, dans la conscience qu’il a de sa virilité. Mais pourquoi avoir conservé le cigare ?

Du fait de son odeur, une fois allumé. Et il est allumé pendant la représentation ! Or, l’on sait combien l’odorat est appelé – si l’on peut dire – dans la pièce de Miller. Ainsi ce passage :

« Béatrice : Y a eu toute la journée une odeur de café. Tu décharges du café ?

Eddie : Oui, un bateau du Brésil.

Catherine : Je l’ai senti aussi. Tout le quartier le sentait.

Eddie : C’est dans des occasions pareilles que le métier vous rend heureux. Sur un bateau de café, je pourrais tirer vingt heures par jour. On descend dans la cale et là, au fond, cette odeur, c’est comme un jardin ».

C’est dans un bain de sang que s’achève Vu du pont, dans « une mêlée spectaculaire à laquelle tous participent, agrippés les uns aux autres, ruisselants, enchevêtrés, glissant sur la surface naguère immaculée ». Et ce qui frappe in fine, aux ateliers Berthier, c’est l’odeur du sang, nous voulons dire de ce liquide renvoyant au sang. Une odeur tenace, une odeur vive, presque vivante. En convoquant – pleinement – nos sens, Ivo van Hove donne, chemin faisant, à son spectacle une structure cyclique (puisque celui-ci s’ouvre sur l’eau de la douche d’Eddie et de son collègue Louis, après leur journée de labeur). Voilà de la grâce.

 

Matthieu Gosztola

 

Informations pratiques :

Vu du pont, reprise de sa version française du 4 janvier au 4 février 2017 à l’Odéon-Ateliers Berthier. Distribution : mise en scène Ivo van Hove, avec Nicolas Avinée, Charles Berling, Pierre Berriau, Frédéric Borie, Pauline Cheviller, Alain Fromager, Laurent Papot, Caroline Proust.

Note : Pièce montée en anglais en avril 2014, puis, vu le succès du spectacle, recréée en français à l’Odéon en octobre 2015. Il s’agit donc là d’une reprise de la recréation en français.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com