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Les Hirondelles de Kaboul, Yasmina Khadra (par Christian Massé)

Ecrit par Christian Massé le 15.04.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Les Hirondelles de Kaboul, Yasmina Khadra, Pocket, 2010, 148 pages, 5,95 €

Les Hirondelles de Kaboul, Yasmina Khadra (par Christian Massé)

On entre dans un soupirail de l’enfer. C’est un nid d’hirondelles encagoulées, sous un vol de talibans. « Tout paraît embrasé, fossilisé, foudroyé par un sortilège innommable. Le racloir de l’éclosion gratte, désincruste, débourre, pave le sol nécrotique. Kaboul : une ville de décomposition avancée » (p.7).

Des silhouettes humaines fantomatiques rasent les murs, sauf celles des miliciens cravachés et des miliciennes engrillagées. Les mendiants, nombreux, ont des yeux chassieux. On assiste tout de suite à la lapidation d’une prostituée. C’est une festivité publique, obligatoire comme les prêches des éléphantesques mollahs. Entrer dans le roman de Yasmina Khadra, c’est succomber au vertige de l’horreur et du pire.

Atiq est geôlier à la prison forteresse de Pul-e-Charkhi. Il doute des mollahs. « Quand on passe ses nuits à veiller des condamnés à mort et ses jours à les livrer au bourreau, on n’attend plus grand-chose du temps vacant » (p.18). Son épouse, Mussarat, est gravement malade. C’est la Volonté de Dieu : il est en droit de la jeter à la rue où la parole et le rire sont interdits. La menace est permanente : « les gens ont du mal à cohabiter avec leur propre ombre. La peur est devenue la plus efficace des vigilances » (p.27). Elle perturbe les équilibres conjugaux, dégradés par la guerre contre les Soviets qui n’ont laissé que la haine après leur capitulation en Afghanistan.

Atiq est chargé de garder Zumaira, condamnée à mort pour avoir tué son mari accidentellement. « Atiq est sidéré par la sérénité de la détenue, ne croit pas la quiétude capable de mieux se mettre en évidence ailleurs que sur ce visage limpide et beau comme une eau de source. Et ces cheveux noirs, lisses et souples… Et ces mains, transparentes et fines, que l’on devine douces comme une caresse. Et cette bouche petite et ronde… Je n’ai pas le droit d’abuser de son sommeil. Il faut que je retourne chez moi, que je la laisse tranquille » (p.114).

Son trouble n’échappe pas à sa femme Mussarat. Touchée par l’émotion révélée de son époux, elle est prête à aider la condamnée : « Le jour se lève en toi. Ce qu’il t’arrive, les rois et les saints te l’envieraient. Et surtout n’aie pas peur » (p.128). Atiq et Zumaira brisent barrière et tabou, parlent d’homme à femme. Il veut l’aider à s’évader, elle refuse. Mussarat encourage Atiq à s’enfuir avec sa prisonnière. Partir de Kaboul ? Une chimère ! Alors l’épouse soumise choisit de prendre la place de la condamnée, elle-même condamnée par la maladie. Volonté du Seigneur !

Le sinistre jour J arrive. On vient au stade de tous les coins de Kaboul sous les haut-parleurs intempestifs. On décapite, on fait exploser les cervelles dans le plus grand brouhaha qui soit. Mussarat et Zumaira se confondent en une seule hirondelle à la merci du bourreau. Atiq ne fait plus de différence entre le cimetière et les ruines de la ville. Totalement halluciné, il erre à leur recherche. Il meurt lapidé par une foule effrayée par son ombre.

On referme le roman de Yasmina Khadra… sans toutefois tourner la page.

 

Christian Massé

 

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A propos du rédacteur

Christian Massé

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Rédacteur


Christian Massé, la soixantaine, vit installé en Touraine depuis 1990, après dix huit années passées à Paris. Marié, père de cinq enfants.

A publié :


Entre noir à Jean-Jaurès, éd. Denis Jeanson, 1997.
Le Drôle-au-diable, récit, éd. Le Temps des Cerises, Paris, 2001.
La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, épuisé.
La Loire dans tous ses ébats, nouvelle ligérienne, éd. Le Petit Pavé, Brissac, 2007.
La dernière nuit de Josepha, roman, éd; Le Temps des Cerises, 2008.
Les troubadours dans la ville, ouvrage collectif (? De la plume à la dague ?, nouvelle de CM) édité par le

La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, ré-édité en 2012.

Le mauvais génie, nouvelle, façon Oulipo, La comtesse de Ségur et nous, ouvrage collectif, éd. Le Jardin d'Essai.

La colère des imbéciles remplit le monde. Opuscule sur l'écrivain Georges Bernanos, à partir de son essai "Les grands cimetières sous la lune". BNF 2013.

Lettres de Lucien Gerfault à son père, roman épistolaire, éd. Antya, 2013.

Et Siroco nous était conté?Récit d'un séjour effectué en mer Méditerranée sur le vaisseau de guerre SIROCO, du 9 au 14 juin, éd. Antya,2013.

Palestine...Terre sainte, Terre souffrante.Opuscule d'une conférence tripartite organisée par la paroisse de Saint Côme en Loire en octobre 2010. Ed. Antya.

Le temps ininterrompu, anthologie, éd. Antya, 2014.

Consuelo, c'est moi, récit critique, "Lire George Sand", ouvrage collectif, éd. Le Jardin d'Essai, 2014.

Le temps numérique, anthologie (chroniques littéraires numériques), éd. Antya, 2015.

L'atelier de l'avenue du Maine, adaptation théâtrale du roman de Marguerite Audoux, "L'atelier de Marie-Claire", éd. Le Jardin d'Essai, 2015.

Le Journal retrouvé, récits auto biographiques, auto édité, 2016.

Les genêts, éd. Antya, 2017, ré édition (1ère édition: Les Lettes Libres, 1986)

La dernière nuit de Josepha, roman, éd. Antya, 2017, ré édition (1ère édition: Le Temps des cerises, 2008)

Flaure, peintre du figuratif,éd. Les Dossiers d'Aquitaine, collection Beaux livres. 2018

 

A été membre de l'Union des écrivains, pendant 15 ans.
Membre de la Société des Gens de Lettres (depuis fin décembre 2010)

- Animateur de rencontres littéraires et artistiques (Tours).

- Président de l'association Les Arts en écho !


Président de l'Association littéraire La Plume ligérienne (organise des soirées littéraires dans des lieux non institutionnels)