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Les Harmoniques, Gérald Tenenbaum (2ème critique)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 25.04.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Editions de l'Aube, Roman

Les Harmoniques, février 2017, 224 pages, 22 €

Ecrivain(s): Gérald Tenenbaum Edition: Editions de l'Aube

Les Harmoniques, Gérald Tenenbaum (2ème critique)

Roman urbain à la tonalité mémorielle mélancolique, vibrant et bariolé tissage de relations et d’échanges, Les Harmoniques nous emmène aux confins du réel et de l’imaginaire en nous faisant entendre un vaste concerto de destins croisés dont émerge la beauté de rencontres improbables. Gérald Tenenbaum y explore le champ des possibles offert à quatre héros qu’il lance sur « des sentiers prêts à bifurquer ». Deux Français, un journaliste au chômage et un mathématicien, et deux Argentines, une actrice dont la sœur jumelle a disparu et une auteure de romans de jeunesse, vont ainsi se croiser, l’auteur éclairant certains moments de leur existence où s’ouvre ou se ferme une porte sur l’inconnu, sans que l’on puisse à court terme en déceler l’impact. Et c’est une autre perception des événements qui se fait jour. C’est un autre univers qui s’ébauche, interrogeant notre propre rapport au monde.

Cette histoire d’amour et d’amitiés se déroule sur une vingtaine d’années (1993/2015) de part et d’autre de l’océan, essentiellement entre Paris et surtout Buenos Aires, avec quelques incursions à Madrid ou brièvement à Tel Aviv, pour se terminer à Venise sur un « accord parfait », aboutissement d’un « long détour ». Mais, passant sous silence de très nombreuses périodes, l’auteur a savamment déconstruit son récit pour nous proposer un puzzle narratif réconciliant le destin et le hasard.

Les villes tiennent une place importante dans le récit. Lieux d’échange, de vie mais aussi de mémoire, ces espaces pensés et remodelés par l’homme au cours des siècles dont l’architecture – les bâtiments comme la voirie – dit beaucoup d’eux, participent du destin des héros dont elles épousent souvent les états d’âme. Et c’est surtout la capitale argentine, la ville de Jorge Luis Borges, cet écrivain universaliste hanté par le Temps, qui irradie en profondeur ce roman. Buenos Aires : une ville tendue entre vie et mort à l’image de cette Argentine paradoxale qui fut à la fin du XIXème siècle une Terre promise pour les Juifs orientaux chassés par les pogroms, tout en accueillant après la seconde guerre mondiale des criminels nazis en fuite. Capitale culturelle animée, plurielle et colorée, se prêtant aux rencontres mais distillant la mélancolie, elle apparaît comme une sorte de révélateur de la judéité. Car on y ressent particulièrement l’absence, ce manque « au centre du tableau ». Les disparus de la « sale guerre » dont on respire partout le souffle y renvoient ainsi à ceux de la shoah que viendra aussi réveiller l’attentat soufflant l’immeuble de l’AMIA (Association mutuelle israélite argentine) le 18 juillet 1994.

« Le champ des possibles est un univers. Le hasard, c’est ce que nous pouvons en attraper ».

En entrelaçant ces multiples destins dans ce roman dont la fin et le commencement se rejoignent comme une boucle, Gérald Tenenbaum réussit à figurer cet univers labyrinthique des possibles à la fois fini et sans limites. Le temps, comme dans la nouvelle de Borges Le jardin aux sentiers qui bifurquent, y est moins un axe linéaire unique qu’une texture, une trame de plusieurs lignes qui s’approchent, bifurquent, se coupent ou s’ignorent. Et « la donne est en permanence à remettre en question », le hasard saisi par les personnages et leur faisant emprunter telle ou telle ligne ne montrant à chaque fois qu’une facette de cet univers.

L’auteur délaisse le concept de Chronos pour celui de Kairos – qui n’a pas à voir avec la mesure du temps physique mais avec l’instant et la profondeur du ressenti et renvoie moins à la chance qu’à « l’affût » et à la force d’oser saisir l’occasion qui s’offre. Et, comme Jérôme Ferrari dans son premier roman Aleph zéro, il y célèbre l’art de reconnaître l’occasion et de profiter des rencontres : « Œuvrer à son propre bonheur n’est pas donné à tous. Mais si cela vous est donné, c’est une grande trahison que d’y manquer ».

Malgré son éclatement spatio-temporel, Les Harmoniques ne manque pas par ailleurs d’unité car tout le récit épouse le rythme du cosmos et de la nature. De nombreuses notations renvoient en effet aux cycles des jours et des nuits et surtout des saisons, très prégnantes notamment au travers des arbres, symboles de vie en perpétuelle évolution qui assurent le lien entre la terre et le ciel. Le roman est ainsi jalonné de petites touches impressionnistes évoquant ces arbres de nombreuses espèces et couleurs dont la cime cherche la lumière et les feuilles s’agitent sous la brise, ou dont les squelettes « décharnés étendent des phalanges implorantes vers le ciel impavide ». Et ces délicates notations mettent les personnages en harmonie avec leur environnement, avec le temps et l’espace.

De manière remarquable, Gerald Tenenbaum – qui est à la fois romancier et mathématicien – a construit une forme romanesque permettant d’incarner une réalité complexe, instable, et difficilement appréhendable tout en s’attachant avec beaucoup de bienveillance au quotidien de ses héros, à leurs états d’âme et leurs sentiments, à leurs gestes. Outre le thème de la judéité abordé au travers de l’histoire de l’Argentine, le roman explore de plus le monde des mathématiques, notamment en comparaison avec celui de la littérature ou du théâtre. L’auteur y interroge notre vision des mathématiques, comme le fit Etienne Klein pour les sciences dans Galilée et les Indiens, exaltant « la place du subjectif dans cet univers étrange que les profanes imaginent figé dans une rigueur glacée ».

Très riche et dense, Les Harmoniques n’est pas pour autant pesant car Gérald Tenenbaum, dont l’écriture rebondit sur les mots avec beaucoup de vivacité, y adopte parfois une subtile distance comique venant alléger la mélancolie qui en émane et sait alterner rapidement passages narratifs, descriptifs, dialogiques, informatifs ou commentatifs. Et on goûte particulièrement la finesse de son regard, son attention au langage des corps, aux formes et aux couleurs comme aux infimes variations de l’air et de la lumière. On apprécie l’élégance et la pertinence de ses commentaires et ses nombreux aphorismes, ainsi que la grande qualité de ses dialogues. Son écriture, fluide et poétique, intelligente et sensible, témoigne d’un grand souci de la langue. Acérée et elliptique, précise et concise, celle-ci n’est jamais sèche ni froide. Elle s’enrichit en effet de formules imagées et de belles métaphores venant éclairer les choses en profondeur, fait miroiter de nombreux motifs et se colore, se métisse parfois d’italien ou d’espagnol…

Les Harmoniques s’avère ainsi une partition équilibrée et complexe variant les timbres et les couleurs, et dont les éléments s’entrelacent et se répondent dans d’harmonieuses symétries. Un roman tout en résonances qui sonne particulièrement juste et fait vibrer le lecteur.

 

Emmanuelle Caminade

 

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A propos de l'écrivain

Gérald Tenenbaum

Gérald Tenenbaum est universitaire et scientifique. Auteur de plusieurs romans, notamment chez Héloïse d’Ormesson, il a reçu le prix Erckmann Chatrian en 2008.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.