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Les Français jihadistes, David Thomson

Ecrit par Alexis Brunet 10.12.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire, Essais

Les Français jihadistes, Les Arènes, 2014, 256 pages, 18 €

Ecrivain(s): David Thomson

Les Français jihadistes, David Thomson

 

 

Faut-il chroniquer un livre d’actualité pour un magazine qui s’appelle « La Cause littéraire » ? Dans la mesure où ce magazine recense aussi des essais et propose des chroniques plus ou moins (donc plutôt plus) politisées, la démarche ne semble pas être d’une hérésie totale. Faut-il pour autant recenser un ouvrage dont l’auteur se vit accuser de « fascination » à l’égard de ses sujets, une dizaine de djihadistes de chez nous, par une auditrice du « Téléphone sonne » ? Quand Nicolas Demorand a rétorqué que la présence de l’auteur était intéressante puisqu’elle enrichissait le débat, et que l’auteur concerné s’est justifié en arguant que si l’accusation était légitime, il estimait que pour combattre son ennemi, il fallait le connaître, je me suis procuré l’ouvrage ; par un certain voyeurisme sans doute, car pourquoi s’intéresser au fonctionnement d’une machine de haine quand on ne la combat pas soi-même, si ce n’est pas un certain voyeurisme ?

Reste que ce que vient confirmer en premier lieu cet ouvrage, c’est ce que David Thomson, l’auteur, déclara lors de ce même Téléphone sonne, et qui à la première écoute peut faire sourciller : « ces djihadistes ne sont pas fous ». Un peu paumés oui, pas très cultivés, souvent en rupture idéologique avec leurs parents, nihilistes, ils ont néanmoins une logique, une idéologie assez structurée, façonnée au cours de leurs longues heures passées à visionner des prêches appelant au djihad sur internet. Internet, plus que les mosquées salafistes que peu ont fréquenté, voilà le vecteur qui a radicalisé cette dizaine de djihadistes, et qu’ils utilisent pour djihadiser les nouveaux « frères » venus. Car comme le dit très justement Abu Nai’im, un français converti de 23 ans fraîchement arrivé sur la terre bénie de l’Etat Islamique en Irak et au Levant : « je vois les gens les kouffar (mécréants) de France, ils disent oui on a peur d’internet, les djihadistes sur internet etc. Mais vous avez raison d’avoir peur ! Ils ont raison d’avoir peur ces kouffar ! Parce qu’il y a beaucoup de gens je les ai ramenés en Syrie et je les ai ramenés à partir de là. Donc ils ont raison d’avoir peur, voilà je fais mon travail et je vais continuer à faire venir des gens et eux ils continueront à rien pouvoir faire pour les empêcher de venir. Ça c’est une réalité ! »

Internet qui permet de s’abreuver de prêches de Ben Laden, du cheikh Youssef Qaradawi, d’un belge converti dit Jean-Louis le Soumis et d’autres ; internet qui permet de se convertir tout seul derrière son écran (Clémence : « j’ai cherché sur Google comment se reconvertir. J’ai découvert qu’il fallait juste prononcer la shahada. Donc je l’ai fait toute seule derrière mon ordinateur, dans mon petit village ») ; internet qui permet même de se marier par Skype ; et Facebook, ce réseau diabolique moins surveillé que les forums djihadistes, qui permet une propagande (propagation de la foi au sens premier) très très large, tant en Europe qu’en Amérique, qu’en Afrique ou qu’en Asie, et particulièrement en France, où ceux qui sont partis faire le djihad en Syrie sont dix fois plus nombreux que ceux qui partirent naguère le faire en Bosnie ou en Afghanistan, à l’époque où le web était beaucoup moins développé. Comme le dit un jeune djihadiste récemment arrivé à Alep en 2013, « personne n’imagine combien il y a de français qui sont partis au Sham ! Ce qu’ils nous disent à la télé c’est du mensonge ! La vérité c’est qu’ils sont des centaines […] Comment il s’appelle le ministre déjà là en France ? Valls. Lui il a dit qu’il y en a que trente ou quarante ! Mais qu’est-ce que tu racontes espèce de clown ! Tu connais rien ! Mais lui il veut se rassurer. Ici, c’est le retour du califat ! Nous, soubhanallah, on est une génération sans précédent ! » A l’époque (entre 2012 et 2014) relatée par David Thomson, les nouveaux moudjahidines, qui s’imaginent revivre les aventures guerrières de leur prophète attribué, se rendent en effet alors à Alep en attendant la grande confrontation, au nord de la Syrie, entre ceux qui ont embrassé la cause djihadiste, les « vrais » musulmans, loin de l’islam bisounours des mosquées françaises, et les mécréants, c’est-à-dire tous les autres, puis la venue du Mahdi qui surgira avant la libération de Constantinople (Istanbul), Jérusalem et la fameuse Palestine.

Evidemment, le paradis de la Terre sainte escompté derrière son écran n’est pas vraiment au rendez-vous. Coupures d’électricité toute la journée, eau non potable, bombardements, syriens pas toujours accueillants (surtout quand on ne parle pas l’arabe), snipers au coin de la rue, entraînements de guerre pour le moins éprouvants, même quand on a la foi, qu’on pense être un « vrai » musulman, qu’on pense en fait être dans la vérité, la transition peut être rude. Le djihad n’est pas aussi fun que sur Facebook. D’ailleurs, les plus jeunes reviennent. Les autres, dans un mélange de « foi » et d’un certain dépit restent. Parmi ces derniers, la question du djihad en terre mécréante (Occident ou pays musulmans considérés comme à la solde de l’Occident) fait débat. David Thomson estime que la moitié y sont prêts. Dans la mesure où, comme le dit un des djihadistes parti rejoindre le Sham (terre sacrée des musulmans), « il suffit juste de dix frères motivés pour commettre un attentat sur les Champs-Elysées, au Trocadéro, ou au Champs-de-Mars », il y a de quoi, après notre 13 novembre, craindre une suite. Pour éviter cela, nous dit David Thomson, le Royaume-Uni, pays qui n’est pas gagné comme nous par l’extrême-droite, qui est loin d’être raciste, qui vante son modèle multiculturel et qui ne fait pas d’amalgames comme on dit ici, a choisi une mesure radicale en 2014 : la déchéance de nationalité anglaise pour tous ses binationaux partis faire le djihad en Syrie.

A la lecture des parcours de cette mutation d’une dizaine de nos concitoyens d’horizons sociaux différents, de culture musulmane ou non (et ceux qui le sont se considèrent également comme convertis), en rouages d’une machine de haine totalitaire, qui nie et déshumanise l’individu en en faisant une chair à canon au service de leur « combat », réhabilitant par là le suicide dans le cadre du martyre (« le martyre, c’est un accès VIP pour le paradis » nous dit un djihadiste), et qui avec une certaine logique encourage les pires exactions envers ceux qui ne pensent pas comme eux, on découvre que les attitudes de ces djihadistes sont similaires à celles des tortionnaires nazis. Pour autant, peut-on y voir une banalisation du mal d’hommes (et femmes) exécutant les ordres comme des fonctionnaires ? Il semble difficile d’ébaucher un début de réponse. Les djihadistes français sur lesquels se penche l’auteur, qui glorifient Mohamed Merah et ce type de massacres faits solitairement avec froideur et sang-froid, sont convaincus d’agir pour le bien, et font donc à leur sens la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est encore plus terrifiant. Dès lors, quand on se pense mandaté par Dieu, et sans être à proprement parler fou, tout est permis. C’est pourquoi, à mon sens, on parle de fanatisme. En sus, avec l’utilisation des réseaux sociaux, décrétés halal par leurs idéologues, la propagande va bon train, et les nouvelles recrues arrivent.

En plus de la mondialisation d’internet, qui est pain béni pour toutes les graines d’islamistes du monde entier, à deux clics de tout, c’est cette dimension fanatique, mais néanmoins logique, que les entretiens de David Thomson mettent en lumière. Etape par étape, avec une certaine cohérence, et même une certaine constance, on en arrive, non à une banalisation du mal, mais pire, à une divinisation du mal. Et cela sans être un cinglé ou un demeuré. Au contraire, à la lecture des entretiens, il en ressort sans empathie que les djihadistes décrits ont une pensée bien structurée. La tâche s’annonce donc rude, d’autant plus qu’ils ont clairement une longueur d’avance sur l’utilisation des réseaux dits sociaux. Et les bombardements de Raqqa étant ce qu’attend le plus le califat autoproclamé, avec boucliers humains et martyrs à la clé, ils risquent d’être contre-productifs. Un anonyme syrien d’un reportage sur Daesh via YouTube (c’est vrai, moi aussi je consulte internet) disait que paradoxalement Daesh pourrait susciter une prise de conscience de l’importance de la démocratie et de la laïcité chez les premières populations concernées. Espérons.

 

Alexis Brunet

 


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A propos de l'écrivain

David Thomson

 

David Thomson est journaliste à RFI et FRANCE 24.

Spécialiste de la Tunisie, alors qu'il couvrait les manifestations à Siliana en 2012, il a été grièvement blessé par des tirs de chevrotine. Soigné dans la région parisienne, il revient sur cette journée dans un article publié sur le site de France 24.

Après un an d’enquête, il a rassemblé plusieurs témoignages de Français partis combattre en Syrie.

Avec "Les Français djihadistes" (2014), il retrace le parcours de «Yassine, Alexandre, Clémence ou Souleymane», des enfants de la République convertis à l’islam radical et dont certains ne cachent par leur désir de «porter cette guerre» sur le sol français.

Twitter:

https://twitter.com/_davidthomson

 

(Source babelio.com)

 

A propos du rédacteur

Alexis Brunet

 

Alexis Brunet s’intéresse à la politique et à la Littérature. Il est l’auteur du roman F1 (2012, Editions Kirographaires).