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Les Folles Histoires de Ahlem B. (1) Le Vieux Petit Taxi

Ecrit par Ahlem B. 16.02.15 dans La Une CED, Ecriture, Récits

Les Folles Histoires de Ahlem B. (1) Le Vieux Petit Taxi

 

J’hésite quelques secondes avant de monter. Je dois vous avouer, j’aurais même préféré pas monter du tout dans la carcasse de taxi. C’est que son conducteur il est très très vieux, sans blague, ses lèvres ses mains ses jambes flageolent tellement qu’il en est décharné. Mais à la réflexion, je me dis que ça vaut toujours mieux que le fan de cha3bi. Et puis surtout j’ai pas osé lui faire de la peine. Sans blague. Je veux dire si j’étais pas montée ça l’aurait peut-être vexé, qu’il croie que je veuille pas monter simplement parce qu’il est vieux. Même si c’est vrai qu’il est vieux et que j’y peux rien. Mais ça me fendrait le cœur de peut-être le lui rappeler et donc lui faire de la peine. Vous comprenez ?

Bref je monte vite pour qu’il ne voie pas non plus que je suis en train d’hésiter. Merde ce qu’on est compliqué.

Il faut dire qu’il n’y a pas que sa mine d’esquintée, son carrosse aussi, c’est une sacrée carcasse. Sans blague. Entièrement reprisée. Du véhicule il ne demeure qu’un assemblement improvisé de boulons et de barres rafistolées à la hâte avec ce qui s’est indifféremment présenté sous la main ce jour-là.

Mes fesses sont inconfortablement enfoncées dans le siège. Des pans entiers de mousse s’échappent des trous que le temps a creusés sur le cuir noir. Merde le temps peut faire un sacré carnage. Ça me tue. De penser au temps et tous ces trucs je veux dire. Sans blague ça me déprime. Bref.

Il me demande où je vais. Certaines lettres ont déjà commencé à crever dans sa bouche, plus de r, plus l. Je me dis à cet instant que je préfère mourir que vieillir.

Le début du trajet se déroule en silence.

Enfin en silence pas tout à fait. J’entends les borborygmes du moteur et les crissements des boulons desséchés résonner sous mon siège. Sans blague les vibrations passent à travers le siège et moi je me cramponne l’air de rien à ce foutu truc bancal. Toujours pour pas le vexer que son taxi aussi soit une carcasse.

J’aperçois des fils multicolores surgir d’un cratère noir. Je suppose que ci-gît feu le poste radio. D’autres fils, entassés à la hâte s’échappent d’un petit boitier noir sous le volant. De temps en temps le chauffeur laisse le volant se débrouiller tout seul, pour marier deux fils dans une étincelle. Et la voiture de repartir dans un bond en avant.

Avec ça figurez-vous la carcasse se permet des folies : entre deux klaxons et queues de poisson, elle se faufile bondit braque recule double saute franchit crache vocifère vitupère. Un vrai boute-en-train. Ma parole, chaque fois qu’une vitesse passe c’est tout le bazar qui se soulève dans un hoquet avant de se rabattre.

Et puis n’allez pas croire. C’est moche de parler comme ça, de parler de carcasse et tout, je le sais.Même que ça a l’air d’être un sacré bon bonhomme. C’est pas sa faute tout ça et je suis même sûre qu’il aurait bien évité s’il avait pu. De vieillir je veux dire. Que voulez-vous j’y peux rien si c’est moche àvoir. Ça me déprime. Sans blague.

Bref. Je décide d’oublier ces histoires de temps et tous ces trucs qui me fichent le cafard pour m’intéresser au moment.

Je lui demande :

– Vous êtes taxi depuis longtemps ?

« Jeune fille j’ai g’andi à Casa et j’y ai passé toute ma vie.  Tu sais j’ai que’ âge ? Tu sais ? Figu’e toi que j’ai p’us de 70 ans, et chuis taxi depuis 50 ans ».

Il me dit ça d’un air fier et moi je l’écoute tout sourire.

Il poursuit : « J’ai eu ‘e tout p’emier taxi avec la 4 CV, une Renault. Puis la Peugeot 203. La Bigeot 203 qu’on ‘ui disait. Je stationnais à époque p’ace de F’ance. Pas besoin de pe’mis et ces conne’ies. D’ailleurs tu sais que j’en ai jamais eu ? »

Sans blague.

Chaque fois qu’il change de vitesse je me maudis d’être aussi polie, aussi hypocritement emphatique, aussi con et tout ce que vous pouvez imaginer d’autoflagellation pour être montée dans cette ruine. Et en même temps je veux aller au bout de l’histoire. Et en même temps je le trouve vraimentsympathique. On est sacrément compliqué je vous jure.

Nous sommes soudain distraits par un camion et un bus bondés de jeunes, certains essaient de s’agripper à l’arrière, courant, criant, hurlant. Pendant quelques minutes règne la confusion la plus totale, le camion manque de renverser une passante le bus une moto tandis que les voitures zigzaguent pour éviter que les gamins ne s’accrochent à l’arrière.

Au fait j’ai ressuscité les l et les r, histoire de pas vous agripper comme moi à son fichu texte à trous.

« Regarde moi ces jeunes. Yzy connaissent que dalle. À la vie je veux dire. Regarde celui-ci se cramponne à l’arrière du bus comme un singe, sans dignité, et celui-là qui mendie, pour un match de foot. Mendier pour un billet de foot merde. Dans quelle époque on vit dis-moi. On mendie pour manger. Pas pour se divertir. Où est la dignité dans tout ça ? Non ces jeunes ont rien connu ces jeunes z’ont plus de fierté, la fierté de suer, de galérer de se battre pour avoir c’qu’on veut. Sont même pas foutus de se bouger le cul pour se payer leur billet. Ah nous nous on a connu vie la vraie ! 50 ans à se réveiller, travailler de jour, de nuit », il dit ça en pointant l’index, le menton relevé.

Ça se gâte. Je sens qu’il va me servir la soupe du vieux sage. Pas que j’aime pas les vieux sages mais même si je le trouve très sympathique j’ai pas envie d’entendre ce qu’était la vie la vraie.

Soudain son visage s’illumine.

« Tu sais jeune fille on était venu nous chercher avec des camions comme ça pour l’Massira. Inoubliable ». Il désigne le camion qui roule comme si la route lui appartenait.

« Et chuis assez vieux maintenant pour te dire que j’étais mort de trouille. Tiens, je vais te raconter un truc qui nous est arrivé : avec mes camarades, on avait emmené d’ici un peu de ma3joun fait maison. Eh quoi ! On savait pas où on allait on était jamais sorti de Casa et on était des gamins encore ! On s’évadait comme on pouvait ».

Il est soudain interrompu par une quinte de toux qui secoue toute la mécanique. Il baisse la vitre et arrose la rue d’un crachat dégueulasse.

« Bref. On était 3 ou 4 on a filé en douce de notre camp un soir et nous avons marché longtemps dans la nuit. Tu imagines on était seuls au monde dans le désert et dans le froid. Soudain on a entendu des craquements. Puis trois militaires nous ont pointé leurs armes. Nous on se pissait dessus, on s’est mis à genoux en hurlant : on est marocains on est marocains ! Ils ont hésité. Puis ils ont reconnu le ma3joun alors ils nous ont crus. On a fini par le manger ensemble. Ça a été la plus franche rigolade de not’ vie ! Merde. C’est qu’on l’avait échappé belle ! »

Je le regarde d’autant plus fascinée que j’essaie de l’imaginer jeune, canaille.

Subitement je décide de pas aller à l’école et je lui demande :

« Faites-moi visiter Casa. Je veux la voir avec vos yeux, l’écouter avec vos histoires ».

Il me regarde avec un sourire heureux, plein de gencives que je peux pas décrire mais que je vous laisse imaginer.

C’est parti. On visite les quartiers un à un, et lui me raconte l’Histoire et les histoires de chaque rue, chaque place, il me raconte les marchands, les gens, les évènements. Il me raconte les rumeurs des cafés et les légendes urbaines.

Je bois ses paroles et soudain je me rappelle comme je suis dingue de ma ville même un peu crade même un peu cinglée même un peu bordélique.

Bref. Je suis en train de vivre un grand moment d’Histoire.

Puis subitement l’Histoire s’arrête net. Elle me regarde la mine déconfite.

« Plus d’essence ».

Ma parole. Un comble. Sans blague je suis pliée.

On est donc arrêté au milieu du boulevard et lui s’en est allé à la recherche d’une station récupérer un bidon d’essence. Il disparaît une dizaine de minutes, me laissant à la merci d’automobilistes furieux. Il est de retour enfin, arrose son squelette de fuel et redémarre le tas. Le squelette sursaute, je sens quelques os se disloquer. Regard penaud. Seconde tentative. Les os décharnés font crisser leur douleur. Regard dépité. Soudain il fourre sa tête sous le volant et bidouille les fils entremêlés. Quelques craquements, à nouveau un sursaut, et la carcasse bondit enfin.

Il finit par me déposer vers la corniche. J’ai envie de marcher. Sentir Casa sous mes pieds.

Je continue allègrement ma balade avec des phrases et des emphases qui rythment gaiement mes pensées. J’aspire l’air de ma ville, je m’imprègne de son odeur si particulière, et je reste comme ça des heures à marcher, à errer, à me perdre, avec un sourire dont je n’arrive à me défaire, portée par l’élan d’aller à la redécouverte de ma ville.

 

Ahlem B.

 

* Massira : La Marche Verte

* Ma3joun : drogue locale aux effets hilarants

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A propos du rédacteur

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C’est un soir d’avril 2012 qu’en née Ahlem B. Ce soir-là, dans sa chambre à Casablanca, elle créa un blog, une page facebook et démarra l’aventure des "Folles Histoires" avec une communauté de lecteurs, égrenant ainsi les épisodes au fil des mois.

Dans chaque Folle Histoire, ce sont des images de vie qui défilent, des tableaux d'instants imaginés dans les ruelles marocaines, des récits tour à tour absurdes, drôles, incisifs ou légers, tel un film qui avance avec différentes prises. Dans chaque Folle Histoire, Ahlem B., facétieuse, invente le réel.

www.ahlemb.com

Recueils:

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Les Folles Histoires des Oudayas.