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Les Enfants des égouts (I)

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 07.03.16 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Les Enfants des égouts (I)

– Nous sommes une génération de bâtards. On essaye de se forcer à respecter nos pères qui sont des proxénètes, et nos mères qui sont des putains. On perd notre temps. On rate nos vies. Nous sommes tous des Bukowski potentiels. Nous sommes la conséquence d’une stupidité maintenue depuis plusieurs générations, une horrible erreur qui fonctionnait. Maintenant, on est des aliénés. On n’est plus un problème social ou psychologique, on est un problème physiologique.

– C’est un peu grave, mais un peu vrai aussi… Tu sais, il ne faut pas trop oser, faut faire la différence entre inconscience et risque, me répondit-elle derrière une grimace.

– Je ne comprends pas ta langue, et je t’encule.

– Il est temps de se tourner vers le miroir. Aller ailleurs, marcher autrement, rater autrement, en finir avec hier, l’année passée et les siècles passés.

– J’ai toujours voulu me gratter le dos comme un âne, me frotter au sol, mais c’est douloureux, j’ai des démangeaisons de l’intérieur, je devrais peut-être m’inverser comme une chaussette ! Il faut peut-être se faire aider, ou continuer et faire éclater cette énormité, métastaser ce que je suis. J’ai juste voulu vivre un peu d’amour, je n’ai jamais demandé de mourir de la haine.

Elle pensait à une réponse, elle me concevait un paragraphe journalistique. Quelques pas et elle me sortait : on a besoin de faire confiance, pas de connaître la vérité, mais nous voilà touchant le fond de la divinité en décomposition… Plus aucun jour n’est gratuit. Garder toujours un peu de terre dans sa poche. Il y’en n’aura peut-être plus demain.

C’était pas bête, mais on était devant ma porte, et je ne sentais pas la nécessité d’en rajouter, je voulais seulement la voir nue sur mon lit.

Un passant la dévisageait, elle ne dit, ni fit rien, elle attendait un compliment. Elle acceptait les compliments sur son chapeau, mais pas sur ses fesses ! Pour beau chapeau, elle répondait merci, je trouve aussi. Pour beau cul elle répondait – ça va pas la tête, fils de pute ! Et criait au scandale, mais personne ne venait assister de près. Les gens vivaient leur peur confortablement. On eut dit que le mouvement était inutile, les neurones des réactions étaient tous séchés.

La regardant se battre contre ma porte pour l’ouvrir, je lui dis :

– C’est l’intelligence qui nous empêche d’être heureux, pour reprendre la conversation.

– Non, c’est le fait qu’on est debout tout le temps, ça nous donne de l’altitude. Une altitude qu’on confond avec hauteur. Le mieux c’est se mettre sur 4 pattes, tout devient pratique, simple sur 4 pattes.

– Il faut survivre, lui dis-je

– Je ne fais que ça, me sauver la vie, chaque soir je regarde mon petit miroir cassé, et je lui dis : je suis fière de toi, t’es encore là.

Elle cognait fort sur la porte, elle finit par réussir à l’ouvrir, un cadavre vieux de quelques mois tombait entre ses jambes. Elle me regarda avec une grimace et éclata de rire. C’était la veste de mon frère jumeau, une dépouille d’homme, mais impossible de reconnaître le visage. Je savais exactement qui c’était, c’est moi qui l’avais tué, seulement je l’avais complètement oublié.

Je le savais mais je ne le croyais pas, elle croyait sans savoir. Je n’aimais pas le bonhomme. Il était de ceux qui croyaient que le Rock n’Roll était un nouveau courant philosophique. Que cette musique à trois accords et des futals collant les peaux étaient l’avenir du monde. Toute cette fausse furie, cette colère factice, ces beaucoup de mots sans signification, ces engagements d’anarchistes qui se tapent des putes de luxe, ou le plus souvent des garçons. Culture préservatifs, drogue et rien du tout. Le kassaman bi nazilat lui trouait le cul, le cerveau, et lui crevait les poches, et il s’habillait comme Slash, pensait ses versets en musique. Il parlait de Bach et Ray Charles comme il parlait de Elvis Presley.

Il suivait un régime alimentaire strict, pour garder sa garde-robe, ses tissus coûtaient trop cher pour les changer, une garde-robe de super héros. Il traînait une petite haine à l’égard de sa famille, de ses amis, c’était une vraie haine, jalouse et dévastatrice, il ne valait pas plus qu’un Caniche, mais avait le pouvoir sur les dépenses, sur la non-dépense, il tenait à ses choses, à sa valeur monétaire, il comptait, recomptait ses billets. Il voulait l’aube pour lui tout seul. Je l’avais tué pour un différend philosophique je crois, ou pour moins que ça, je ne me rappelais plus. Trop d’alcool depuis l’incident.

– On en fait quoi ? me demanda-t-elle.

– On verra demain.

C’était bien clair que j’étais responsable, elle ne me demanda aucune explication. Elle avait compris, je trouvais étrange que je sois à ce point prévisible pour elle.

Je n’aime pas les femmes qui ne savent pas pleurer, et j’ai horreur des femmes qui pleurent. Disons que les femmes ce n’est pas trop mon truc. C’est souvent beaucoup d’amour et peu de sperme, ou beaucoup de sperme mais peu d’amour. Il n’y a presque jamais d’équilibre. Ça devient inévitablement une nécessité dans la nécessité. Une espèce de contrat de travail, on s’assemble, on se rassemble, on se ressemble, ensuite c’est un peu comme une roue sur une pente, une grosse roue de tracteur, je pousse beaucoup, elle pousse beaucoup. Je pousse, je pousse, elle pousse, elle pousse, mais on n’accouche de rien. On enterre nos graines… L’idée, la finalité est de s’installer en enfer et non d’essayer de le quitter à n’importe quel prix. On fait un peu semblant de se battre ensemble, mais il ne faut se battre que pour « JE » et seul de préférence. On s’accroche à des vocables, des conversations courtes, sincères certes, un ego contenu, bercé, arrosé, une maladie qui soigne l’autre.

– Tu es précieux.

– Même le caniche de Malika est précieux pour Malika. Il faut que je sois sublime (Malika c’est la voisine qui s’occidentalise comme elle peut).

Ou parfois :

– J’ai envie de toi.

– Ma tête d’en bas a la migraine.

Ou l’inverse :

– J’ai envie de toi.

– L’abattoir est opérationnel ces jours-ci.

On se redessine, on se caricature, on se défait croyant qu’on se fait, au bout du compte c’est une défaite.

On dort dans l’odeur des couilles d’un autre, ou dans la chaleur restante d’une prostituée honnête. On exclut tout ce qu’on n’aime pas, et on se retrouve avec ce qui reste, on fait semblant de l’aimer, ou on l’aime parce qu’on n’a plus le choix. On fait ce qu’on peut avec, on est ce qu’on peut sans.

Elle croyait ou peut-être faisait semblant de croire que le sexe sans rien d’autre était douloureux, ou sale, ou haram, que son vagin devait connaître l’identité du sexboy, que son sexe devait penser, analyser, juger, accepter. Elle aboutit à cette espèce d’harmonie pour elle, qui était un bruit assourdissant pour les autres. Un vagin conscient, élaboré, intelligent, un atelier sexuel coranique. La magnificence de la féminité, quelque chose qui semblait bizarre à première vue, mais qui devenait de plus en plus profond, impénétrable, insondable, une bizarrerie sublime. Elle était un apprentissage de la féminité. Il fallait d’abord la guérir pour pouvoir la baiser, il fallait la normaliser. Le ciel reprit ses bagages, des nuages lourds, chargés comme un poumon étouffé, je transpirais la malédiction et ma chemise me collait à la peau, j’attendais l’orage, que le poumon éclate. Je devais lui dire « Je t’aime » de toutes les manières possibles. Je pensais au macchabée, enfin je le sentais.

Notre haine pensée, notre amour pansé, il nous restait le temps, la nuit, la chaleur. Je devais être fatigué. Elle ne me regardait plus, elle gaspillait son déodorant pour pouvoir respirer correctement. Je l’entendais penser à refaire la chambre, la disposition des choses, la couleur des murs. Elle était femme soignée, soigneuse, elle vivait dans le souci de l’ordre et le rangement. Elle avait une vie bien rangée, loin de chez moi, loin de moi, elle avait un compagnon caricaturiste et chien de garde, fervent défenseur de l’ordre et sa morale, un ancien de la vieille école. Ils parlaient français même en s’adressant à un éboueur, aux mendiants, dans les bas quartiers. Des francophiles, ils avaient horreur de la souffrance, horreur des gens qui souffrent. Ils entretenaient un petit bonheur dans un panier à l’étage chez eux, un petit truc vivant que la cigogne avait apporté. Elle avait reconstitué sa chambre de petite fille, à 45 ans elle avait ses poupées, elle parlait à ses poupées, les poupées ne répondaient pas, pas encore. Moi je m’entretenais avec mes chaises, j’étais trop en avance sur le programme divin. Je ne respectais pas le planning.

Après de longues heures d’analyse, d’étude, elle était arrivée à la conclusion suivante : on est toujours de trop qu’importe où, on aimerait être indispensable, mais rien ni personne n’est indispensable à rien. Cependant moi dans ma moitié de lit je pensais : Les femmes me donnent des orgasmes, avec le coup de pouce de ma main droite, un peu de salive et un regard de super héros qui dévêtit le genre féminin.

Je voulais dormir, mais je ne pouvais pas fermer les yeux, je n’avais aucune confiance en la vie et ses occupants, on pourrait me la changer au moment où j’aurai les yeux fermés. Je devais surveiller tout et tout le monde.

 

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Ahmed Yahia Messaoud

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