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Les enfants des égouts Chapitre III, par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 02.07.18 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Les enfants des égouts Chapitre III, par Ahmed Yahia Messaoud

 

 

Partie 01

On ne meurt jamais d’une vraie mort, on laisse toujours un témoin ou dix-neuf.

Il n’y aurait pas de chapitre deux. Il ne se passe jamais rien dans un chapitre deux, c’est de la littérature.

Les choses n’étaient pas venues à moi, elles ne m’attendaient pas non plus dans le temps, dans mon temps, ma chronologie. Je n’avais pas décidé un jour, d’aller d’un point A à un point B, je ne m’étais pas perdu en chemin. Il ne s’est rien passé, j’ai juste vieilli plus vite que je n’ai grandi.

J’étais un enfant et souvent, on rendait visite aux gens de la mosquée, avec quelques images merveilleuses et étonnantes dans nos têtes, des idées sur lesquelles on a mis des visages de saints et de prophètes. Mais aussi avec beaucoup d’insouciance et de rires. Nos grands-mères par contre étaient trop sérieuses, silencieuses et pensives. On appelait cela la mosquée, mais elle n’en était pas une, c’était une sorte de gîte pour des gens usés, détachés de la vie sociale. Ils buvaient beaucoup d’alcool et fumaient abondamment, ça sentait toujours des herbes cramées. Ils récitaient généreusement le coran, mais avec beaucoup plus de richesse musicale que ceux que l’on voit aujourd’hui à la télé, ces tordus d’Allah, les pervers du paradis. Les artistes de Dieu on les appelait, ils connaissaient quelques tours de magie qui nous impressionnaient nous les mômes. Mais pas nos mamies, elles, elles étaient aussi usées que les moines Toxicos. Ils n’étaient pas vieux, pas trop, ils ne portaient pas d’habits spéciaux, vêtus comme nous, d’ailleurs ils portaient des vêtements usés que nos parents leur donnaient. Ils gagnaient de quoi boire dans les veillées funèbres, ils venaient exécuter une symphonie musicale et coranique qui durait toute la nuit. Et quelques sous donnés par les vieilles qui leur rendaient visite pour une bénédiction ou un entretien spirituel avec Dieu. Etant gamins on croyait toutes ces conneries.

L’énorme montagne en face servait de rempart contre lequel se fracassait tout ce qui pouvait nous atteindre, la religion numérique, les savonnettes dans les boites, les marxistes, les putes de gauche, la démocratie… En gros tout ce qui constitue un avortement cosmique. Le mamelon de roches gardait loin de nous l’arrogance de Dieu. Mais les plus rusés ont en fait l’orgueil d’un peuple, des pierres de fierté. Et ça ne ressemblait même pas à des couilles. Les rusés on les appelait en Kabyle ancien « Les fils de pute ». Aujourd’hui, ils sont devenus députés, ministres, résistants, écrivains, imams… Et puis merde, on ne reconnaît pas un fils de pute juste en le regardant.

Les vieilles ressortaient comme pétries avec des caresses, on pouvait presque voir les mains de Dieu malaxant et maltraitant la terre pour faire Eve. Pourtant elles entraient pour mourir ! Ces Vieux de la mosquée mâchaient la mort et recrachaient des antidépresseurs en mots.

Nna Aldjia s’adressant à ma grand-mère : Dahman m’a dit : « Le drame de l’homme c’est qu’il n’est pas un pingouin ». Tu comprends quelque chose toi ? Dahman était le plus jeune des moines.

– A moi il m’a dit : « Dans la vie, soit on aime manger des carottes, soit on s’assoie dessus », répondit mamie.

D’autres vieilles restaient encore à l’intérieur à se faire psychanalyser, l’occasion pour nous les enfants d’organiser des bagarres avec les gamins de l’autre village.

C’était une époque avant la mystification de la queue, du vagin, des seins. Une époque où toutes ces choses n’étaient que du vocabulaire. Que Dahman parle à ma grand-mère de carottes dans le cul, cela n’avait rien de scandaleux. Mais ceux qui interdiront la rencontre entre un garçon et une fille dans un coin isolé se préparaient. Ils apprendront qu’entre une fille et un garçon il y a un diable, le IBLIS. Nous autres mômes, on disait : « tant mieux ». Quand la fille est difficile, on n’avait qu’à tourner la tête à gauche, regarder son épaule et demander au IBLIS incompétent d’aller chercher ses camarades. Ça ne marchait pas à tous les coups, mais nous aussi on avait la foi. Ça ne soulevait pas des montagnes, on n’en faisait pas un projet de société, mais notre foi permettait des branlettes avec des mains tendres de filles, des « pipettes » pour ceux d’entre nous qu’étaient assez tordus et qui avaient la chance de regarder un porno ou deux dans un garage une nuit de Ramadan. Notre foi n’était pas une affaire d’Etat. Nous aussi on s’inspirait du même prophète. C’est lui qui a dit : « Je n’ai aimé dans ce monde que trois choses : la prière, les parfums, et les femmes ». Nous aussi on aimait les filles, les parfums, on ne détestait pas ça. On n’aimait pas la prière, mais on aimait le football… Les gosses ont besoin de plus de nourriture, pas de plus petites cuillères. On ne peut pas tricher avec un gosse.

Je n’ai pas su rester gosse, personne n’a su… Je poussais ma brouette, et je regardais ma journaliste morte.

Je ne la regrettais pas, et je ne cherchais pas à m’expliquer mon crime, je n’essayais même pas de me convaincre que c’était la chose à faire. J’ai enroulé le drap au tour de son cou, j’ai tiré, c’était facile. Peut-être avait-elle mérité sa mort.

Tentative de diversion ratée. J’ai la triste habitude de créer une diversion pour occuper mon cerveau, à chaque fois que ma lucidité me saisit et m’apprend que respirer est un canular. Cependant cet épisode d’enfance n’a pas pu calmer ma conscience. On ne peut pas éteindre une femme, la pousser dans une brouette et en rester là. Il faut au moins un témoignage.

Difficile de parler d’elle, de prétendre que je peux parler d’elle et uniquement d’elle sans que je sois dedans. Mon essence est la perversion. Je vais quand-même essayer :

Elle était convaincue d’avoir un Louvre dans la tête. Elle avait les chaussures de Van Gogh sur papier photo accroché chez elle…

Elle avait la foi, elle avait Dieu comme une évidence, comme un poignard, elle avait le projet de durer dans l’existence. Elle avait des petits mots pour ses grandes idées. Elle voulait des enfants, elle voulait un mari. Elle offrait des pipes volontiers si son nom était sur le livret de famille du propriétaire de la queue. Elle fusionnait ses volontés avec l’agencement du monde. Elle s’occupait à construire son petit bonheur à coup de prothèses dentaires pour ne plus mal sourire, à coup de bouffe magique pour ne jamais grossir… Elle voulait faire un film sur Nelson Mandela en choisissant un comédien blond, trop blond pour jouer le rôle. Elle disait que ce n’était qu’un début, à l’avenir elle réaliserait un film sur Miles Davis en prenant une comédienne blonde pour le rôle, « y en a marre de la discrimination, marre du racisme » criait-elle. Pourquoi pas un crocodile pour jouer Gandhi ? s’interrogeait-elle.

Cela était avant, avant de la rencontrer. Sa période de jeunesse, un peu comme toutes les jolies adolescentes de notre époque qui rêvent de devenir photographes professionnelles et qui finissent top Model.

– Je suis plus féconde en été, disait-elle, on ne demandait pas pourtant, on savait tous qu’un crétin reste un crétin, cela ne dépend pas du temps qu’il fait. Peut-être qu’on se trompait. Elle était peut-être intelligente ! Mais une chose est sûre, elle ne se servait pas de sa tête.

Elle avait un sourire terrifiant, comme si elle souriait à quelque chose de répugnant. A moi, elle me disait : – On peut chercher dans tous les clichés, on ne trouvera pas une version plus malheureuse que toi. Elle ajoutait : – Un mec sain d’esprit dans ta situation se grillera la cervelle. Mais quand elle a appris ma tentative de suicide ratée, elle me dit : – Mais putain, t’es un mec ! Des comprimés à la con ! Un mec ça saute du haut d’un bâtiment, se pend, se tire une balle dans le crâne, un mec ça n’avale pas des comprimés à la Marilyn Monroe, t’es une mauviette. Après cela elle me montre son dos et se lance dans une sorte de monologue : « Puis il y a le bonheur, puis le malheur, puis il y a les gens, qui viennent et s’en vont, te disant “attention hein, je n’ai pas besoin de toi”, mais ils restent là à sniffer ton air, ils restent là à ne pas avoir besoin de toi… Puis un ami ou deux qui attendent l’occasion de te sauter dessus. J’ignore qui c’est qui a validé ce monde, c’est du travail d’amateur, c’est un truc bâclé… ». Elle se tourne vers moi et me demande : – Tu crois en Dieu ?

Je réponds : – J’ai le choix ?

Elle dit : – Non. Toi au moins tu sais que tu n’es pas une victime, mais un volontaire.

 

Partie 02

Elle se demandait si son nez Kabyle était d’origine, si ce n’étais pas une malformation turque ou française ou romaine, ou même pire, une déformation arabe. Elle était du genre à se tailler les veines si elle se découvrait des gènes non Kabyles. Elle était raciste par mesure de sécurité. C’était comme une assurance.

Elle était nostalgique des oliviers, mais juste les arbres, pas la corvée, pas le ramassage des olives. A vrai dire la Kabylie, les Kabyles, c’était juste une idée dans sa tête, une idée qui lui semblait fiable. Etre Kabyle c’est un postulat Mathématique. C’est quelque chose de suffisant. – Le reste c’est de la bêtise municipale, disait-elle.

Elle allait l’été, pour des raisons et des desseins purement humanitaires, elle pensait sincèrement et profondément que l’été de la Kabylie est un traumatisme du printemps, elle arrivait donc comme arrivent médecins sans frontières dans les pays des infections fossiles. Où des gens tombaient malades à cause d’une petite maladie archéologique, comme si ces gens passaient leur temps à caresser des dinosaures.

Elle en avait de l’amour à distribuer. Mais les Kabyles, du moins les postulats masculins, l’amour ils voulaient l’exercer, pas l’affectionner. Elle rêvait gros et voyait petit, tandis que les axiomes indigènes cultivaient une lucidité morbide qui exigeait de troquer des rêves contre n’importe quoi. Eux, ils rêvaient petit, et voyaient petit. Elle leur disait : – On ne vit qu’une fois. Ils répondaient : – On ne vit qu’une fois… et mal.

Elle venait chez elle, comme elle allait chez les brocanteurs ailleurs.

Pervers ou pas, je n’ai pas grand-chose à lui reprocher. Je n’ai pas d’autre choix que de la regretter. J’irai peut-être pleurer un coup après son enterrement.

A la longue le crime devient banal, c’en est presque décevant. De toute façon, même l’apocalypse finira par nous décevoir. Le premier que j’ai tué fut mon père. Cela n’avait rien d’œdipien. Je ne savais même pas que cela existait à cette époque. C’était arrivé à la fin d’une discussion :

– Tu attends quoi. Un miracle ! Que les conditions soient parfaites ?

– Je n’attends pas que les conditions soient favorables, j’attends seulement qu’elles soient vivables. J’avais besoin d’un miracle, je n’ai eu que des refus, parfois des échos de mon silence. Il n’y avait ni Dieu, ni homme, il y avait la mort qui s’éloignait, qui courait devant moi, dévastait la vie de ceux qui en avaient. Quelque chose au fond de moi était en conflit avec le monde, quelque chose de trop vivant pour vivre, il ne voulait ni sortir faire ou défaire, ni périr en moi.

– Tu vénères tes malheurs. Tu crois que rien n’est meilleur pour l’esprit que la misère…

– On est misérables par paresse, par choix qu’on n’a pas osé faire… Tout ce beau monde, et toi et moi avec, on est de la merde, seulement il y a des merdes moins merdiques que d’autres.

– Les misérables ont plus de chance d’aller au paradis. C’est Allah qui le dit.

– Je n’ai pas confiance en Allah, je n’ai pas confiance en toi, je n’ai confiance qu’en ma souffrance. Elle sera toujours là pour me rappeler que j’existe.

– T’es con !

– Ça m’arrive d’être intelligent parfois, mais ça vous contrarie à chaque fois, alors j’étouffe le génie, je vous sers le con. Il vous va bien. Ton Allah c’est comme la vieillesse, c’est un allié de l’impotence. Il est incroyable ce culte de la vieillesse dans mon pays. Cette admiration pour cette décrépitude, cette fascination pour les mouroirs. Peut-être parce que nous vivons de vos retraites ! Je ne me l’explique pas, mais je trouve la vieillesse répugnante, inutile et contre nature… Je ne sais pas, peut-être que cela arrange tout le monde de vivre au ralenti ! Ton Allah est trop vieux pour moi.

– Tu parles sans avoir la moindre idée de ce que tu dis.

– De petits serveurs qui croient servir un pays ou un Dieu, voilà ce que vous êtes, le ciel peut se mettre à pleuvoir des fils de pute, cela ne changerait rien à rien. Le monde est déjà inondé de bâtards.

– Quand tu auras vécu ma vie, travaillé aussi longtemps que moi, tu comprendras.

– Travailler beaucoup ce n’est pas travailler longtemps. Il n’a pas de vie à vivre, il y a seulement des choses à faire. Si on réussit on sera des révolutionnaires, des héros, si on échoue, on sera des criminels. C’est toujours comme ça.

– Comment tu arrives à contenir toute cette haine ?

– Je vous méprise trop pour vous haïr. Vous ne valez pas ma haine. Je ne suis fait ni pour vivre ni pour mourir, je suis fait pour la folie, mais je reste lucide, peut-être parce que je ne me choque jamais.

Arrivé à mon tour, devant moi mon devoir, mes phrases, mes gestes, mes choses et mon trou sans fond en guise d’âme. Je plantai une fauchette dans son cou. Je le trouvais plus vieux que d’habitude, j’avais 17 ans, je venais de mal égorger mon père. J’ignorais que j’allais le faire, sinon j’aurais fait des essais sur des lapins.

Il y a bien confusion entre diversion et réalité, mais c’est aussi le but, justifier un raisonnement.

 

… A suivre

 

Ahmed Yahia Messaoud

 

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