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Les désarrois de l’élève Törless, Robert Musil

Ecrit par Christian Massé 11.04.18 dans La Une Livres, Points, Les Livres, Critiques, Roman, Langue allemande

Les désarrois de l’élève Törless, trad. allemand Philippe Jaccottet, 256 pages

Ecrivain(s): Robert Musil Edition: Points

Les désarrois de l’élève Törless, Robert Musil

 

L’élève Törless exige de ses parents d’être admis dans l’école W. Ápeine confronté à l’univers de cette école – état dans l’État –, il déchante sur l’essentiel de l’éducation. Quand les comportements ambigus du jeune Basini bousculent l’ordre des choses, c’est la descente aux enfers pour les principaux protagonistes. Les rituels sacrificiels sont banalisés. Finalement l’autorité des maîtres permettra un dénouement juste à cette histoire où la soif de l’Absolu révèle ses limites.

Cette école prestigieuse s’ouvre sur celle de la vie, et de ses antagonismes les plus courants : on vole, on veut régler ses comptes, on se cache pour comploter, on sort en cachette pour aller fréquenter une vieille prostituée. L’adolescence est analysée : émergence de démons intérieurs, renoncement aux idéaux, recherche d’une nouvelle Culture. Kant a tout dit, alors à quoi bon… En réalité, on se fie à l’apparence des êtres pour les juger. Átendance homosexuelle, une idylle dessine l’accomplissement des sens, mais précipite les protagonistes adolescents vers une descente aux enfers. Une parole donnée (dettes à rembourser) mais trahie crée le châtiment dont la cruauté semble légitime. Cette adolescence annonce une sorte de crépuscule des dieux.

Finalement, c’est l’adulte (le maître) par ce qu’il incarne, qui remet de l’ordre dans les tourments et les dérives macabres de l’adolescence. On peut voir dans ce roman les préludes de la montée du nazisme, quelques décennies plus tard, ses conséquences, et sa chute.

Il faut souligner la rigueur de l’analyse psychologique des protagonistes : de vraies anamnèses cliniques.

L’écriture est très structurée, « mathématique ». La réflexion abstraite, savante, l’emporte dans la quasi totalité du récit, sur la narration descriptive. Mais celle-ci se fait impressionniste ou naturaliste. Certains passages sont tout à fait poétiques, trace ultime de la fin du romantisme du XXe siècle ?

Une poésie impressionniste : Une petite gare sur la ligne de Russie/ Áperte de vue dans les deux sens, quatre voies parallèles s’allongeaient en ligne droite sur un large remblai de ballast jaunâtre ; à côté de chaque voie, comme une ombre sale, la trace noire inscrite sur le sol par les jets de vapeur brûlante (page 9).

Le jeune Basini : On aurait dit que le silence des vieux manoirs de campagne et des exercices de dévotion était restés accrochés aux vêtements du jeune prince. Quand il marchait, c’était avec ses mouvements doux et souples, cet effacement presque timide du corps qu’enseigne l’habitude de traverser, le buste droit, une enfilade de pièces vides où tout autre aurait l’air de se heurter gauchement à d’invisibles saillies (page 14).

Les remises en question : Le temps des révolutions lui semblait passé définitivement. C’était un vrai tyran, impitoyable à quiconque lui résistait. Ses partisans changeaient tous les jours, mais il avait constamment la majorité. Là était son plus grand talent…

Le nom de Kant n’avait jamais été prononcé devant Törless autrement qu’en passant, avec l’air qu’on prendrait pour évoquer quelque divinité redoutable. Törless devait fatalement en conclure que Kant avait résolu définitivement le problème philosophique, que la philosophie, désormais, n’était plus qu’une occupation futile… (pages 14 et 129).

Tout rentre dans l’ordre, la boucle est bouclée (phrase qui tranche, ramène à la 1ère ligne du roman) : Cependant, Basini expulsé, la vie à l’École avait repris son cours normal (page 235).

 

Christian Massé

 


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A propos de l'écrivain

Robert Musil

 

Robert Musil, né le 6 novembre 1880 à Klagenfurt en Carinthie et mort le 15 avril 1942 à Genève, est un ingénieur, écrivain, essayiste et dramaturge autrichien1.

Né au sein de la génération expressionniste allemande, Robert Musil est surtout connu pour son premier roman Les Désarrois de l'élève Törless (1906) et pour son roman inachevé L'Homme sans qualités (2 tomes, 1930-1933). Ce roman a suscité peu de réactions lors de sa publication au début des années 1930 et n'a été redécouvert que dans les années 1950 grâce à Adolf Frisé qui en édita une version remaniée, en trois tomes. Cette œuvre est considérée comme un des romans fondateurs du xxe siècle, avec À la recherche du temps perdu de Marcel Proust et Ulysse de James Joyce, selon les mots de l'écrivain Thomas Mann, qui admira toujours le travail de Robert Musil. En effet, le lecteur y « trouve exprimée, en termes plus forts et plus complexes que nulle part ailleurs, cette aspiration du début du xxe siècle à redéfinir une culture, une spiritualité sur les ruines du passé, ce regret d'une totalité mythique perdue ».

Mais Robert Musil est aussi connu pour d'autres écrits : d'autres romans, des essais d'analyse politique ou psychologique, deux pièces de théâtre, et une série de nouvelles regroupées dans le recueil Œuvres pré-posthumes. Pour beaucoup de spécialistes, ses écrits ont pleinement participé à la création de la modernité littéraire en plus de faire éclater le cadre romanesque.

Son esthétique littéraire est fondée sur le pouvoir de l'observation quasi-scientifique et sur l'analyse des faits humains et des sensations, à la recherche de ce qu'il nomme « la structure essentielle des choses ». Le problème de la connaissance l'a profondément marqué, à tel point que Musil a abandonné une brillante carrière d'ingénieur pour celle d'écrivain et de philosophe. Pour son traducteur français, le poète Philippe Jaccottet, « Musil est un sceptique, […] il est partagé entre sa fascination pour la science, la rationalité et la poésie, et même la mystique », se voulant le témoin d'une civilisation à l'agonie car désenchantée.

 

A propos du rédacteur

Christian Massé

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Rédacteur


Christian Massé, la soixantaine, vit installé en Touraine depuis 1990, après dix huit années passées à Paris. Marié, père de cinq enfants.

A publié :


Entre noir à Jean-Jaurès, éd. Denis Jeanson, 1997.
Le Drôle-au-diable, récit, éd. Le Temps des Cerises, Paris, 2001.
La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, épuisé.
La Loire dans tous ses ébats, nouvelle ligérienne, éd. Le Petit Pavé, Brissac, 2007.
La dernière nuit de Josepha, roman, éd; Le Temps des Cerises, 2008.
Les troubadours dans la ville, ouvrage collectif (? De la plume à la dague ?, nouvelle de CM) édité par le

La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, ré-édité en 2012.

Le mauvais génie, nouvelle, façon Oulipo, La comtesse de Ségur et nous, ouvrage collectif, éd. Le Jardin d'Essai.

La colère des imbéciles remplit le monde. Opuscule sur l'écrivain Georges Bernanos, à partir de son essai "Les grands cimetières sous la lune". BNF 2013.

Lettres de Lucien Gerfault à son père, roman épistolaire, éd. Antya, 2013.

Et Siroco nous était conté?Récit d'un séjour effectué en mer Méditerranée sur le vaisseau de guerre SIROCO, du 9 au 14 juin, éd. Antya,2013.

Palestine...Terre sainte, Terre souffrante.Opuscule d'une conférence tripartite organisée par la paroisse de Saint Côme en Loire en octobre 2010. Ed. Antya.

Le temps ininterrompu, anthologie, éd. Antya, 2014.

Consuelo, c'est moi, récit critique, "Lire George Sand", ouvrage collectif, éd. Le Jardin d'Essai, 2014.

Le temps numérique, anthologie (chroniques littéraires numériques), éd. Antya, 2015.

L'atelier de l'avenue du Maine, adaptation théâtrale du roman de Marguerite Audoux, "L'atelier de Marie-Claire", éd. Le Jardin d'Essai, 2015.

Le Journal retrouvé, récits auto biographiques, auto édité, 2016.

Les genêts, éd. Antya, 2017, ré édition (1ère édition: Les Lettes Libres, 1986)

La dernière nuit de Josepha, roman, éd. Antya, 2017, ré édition (1ère édition: Le Temps des cerises, 2008)

Flaure, peintre du figuratif,éd. Les Dossiers d'Aquitaine, collection Beaux livres. 2018

 

A été membre de l'Union des écrivains, pendant 15 ans.
Membre de la Société des Gens de Lettres (depuis fin décembre 2010)

- Animateur de rencontres littéraires et artistiques (Tours).

- Président de l'association Les Arts en écho !


Président de l'Association littéraire La Plume ligérienne (organise des soirées littéraires dans des lieux non institutionnels)