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Les dénonciateurs, Juan Gabriel Vasquez

Ecrit par Victoire NGuyen 07.01.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Amérique Latine, Seuil

Les dénonciateurs, trad. espagnol (Colombie) Claude Bleton, 342 pages, 21,50 €

Ecrivain(s): Juan Gabriel Vásquez Edition: Seuil

Les dénonciateurs, Juan Gabriel Vasquez

 

Père et fils face à l’Histoire

Lorsqu’il publie son roman Une vie en exil, sur les Allemands qui ont émigré en Colombie pendant la Seconde Guerre Mondiale, Gabriel Santoro met en lumière une page douloureuse et peu glorieuse de l’histoire colombienne mais aussi de l’Allemagne. En effet, il relate la vie des Allemands exilés en Colombie pendant la guerre. Ils tentent de refaire leur vie tant bien que mal. Ils ouvrent des commerces ou deviennent gérants d’hôtels comme le père de Sara. Dans cet hôtel, baptisé la Nueva Europa, Sara et son père voient passer des clients de nationalités différentes mais aussi des personnalités. Ils assistent aussi aux nouvelles venant d’Europe. Cependant, dans cet hôtel, ils sont témoins malgré eux des discussions de certains Allemands nostalgiques du régime Nazi. Ces derniers n’hésitent pas à organiser des réunions et soutiennent ouvertement le Reich. Et c’est dans ce contexte de suspicion, de haine et de confusion qu’arrive le drame…

Cette page de l’histoire intéresse notre personnage – narrateur à plus d’un titre. Journaliste de profession, Gabriel Santoro fouille les archives pour mettre en exergue les accointances et amitiés ambiguës entretenues par la Colombie avec le 3è Reich. Cependant, à partir de 1943, une liste noire circule sur laquelle sont inscrits des noms allemands soupçonnés d’être sympathisants du régime nazi.

« (…) à l’état de manuscrit, ces pages avaient un air si pacifique et si neutre qu’on n’aurait jamais soupçonné qu’elles pouvaient déranger, moins encore susciter des disputes ; en revanche, sa version imprimée et reliée a été une sorte de cocktail Molotov qui est tombé au beau milieu de la maison Santoro ».

A première vue, ce roman a l’air, lui aussi, inoffensif. Comme tout écrivain qui se respecte, on aurait pu croire que l’ouvrage serait accueilli avec acclamation. Mais il n’en est rien. Sa publication met le père de l’auteur, universitaire de renom, dans une situation extrêmement délicate. Le père use de sa notoriété pour faire publier une critique assassine sur l’œuvre de son fils. Qu’est-ce donc qui a pu susciter autant d’animosité chez ce vieil homme ?

Aidé par une vieille amie de la famille, Sara, une juive allemande, émigrée en Colombie en 1938, Gabriel Santoro fils entame une enquête qui le mènera au cœur d’un drame qui a brisé la vie d’une famille et celle d’un homme en particulier…

Les dénonciateurs est un ouvrage enrichi de nouvelles informations et d’enquêtes. Le roman constitue la version complète et définitive d’Une vie en exil. L’ouvrage, comme toujours chez Juan Gabriel Vasquez, s’interroge sur la mémoire et sur la culpabilité d’un homme face à l’Histoire. Juan Gabriel Vasquez met face à face le père et le fils et leurs rapports à l’écriture et à la vérité. Dans le roman, les personnages interrogent sans cesse la légitimité de la littérature, de la prose, et du lien subversif qu’entretient la réalité d’une part et la fiction. En écrivant l’histoire de la Colombie pendant la Seconde Guerre Mondiale, Gabriel Santoro n’écrit-il pas sur la part d’ombre de son père ? Et par là même, que cherche-t-il à mettre en lumière ? Essaie-t-il de dédouaner son père ou bien ne devient-il pas lui-même le dénonciateur de son propre père pour ses actions passées ?

Les dénonciateurs, encore une fois, comble les attentes du lecteur par ses interrogations sur les actions humaines, sur les rapports père-fils et sur l’écriture. En fin de compte, quelle vérité pouvons-nous saisir lorsque nous arrivons au terme du roman ? Il est à craindre que ce soit encore l’incertitude qui prédomine…

 

Victoire Nguyen

 


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A propos de l'écrivain

Juan Gabriel Vásquez

 

Juan Gabriel Vásquez (né à Bogotá en 1973) est l'auteur d'un recueil de nouvelles – Les Amants de la Toussaint (Los amantes de Todos los santos) – et de quatre romans qui ont tous été traduits en français : Les dénonciateurs (Los informantes) ; Histoire secrète du Costaguana (Historia secreta del Costaguana) ; Le bruit des choses qui tombent (El ruido de las cosas al caer) et Les réputations (Las reputaciones). Lauréat de plusieurs prix, tant en Amérique du sud qu'en Europe, il est également essayiste et a traduit  des œuvres de John dos Passos, Victor Hugo ou E.M. Foster et est l'auteur d'un biographie sur Joseph Conrad. Juan Gabriel Vásquez tient également un chronique régulière dans le quotidien de El Espectador qui a payé un lourd tribu dans la guerre contre le narco-trafic dans les années 80.

Tout en se détachant de l'ombre immense de Garcia Márquez, il est aujourd'hui l'une des voix les plus importantes de la littérature colombienne.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.