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Les ardeurs de la photocopieuse, par Didier Bazy

Ecrit par Didier Bazy 11.07.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Les ardeurs de la photocopieuse, par Didier Bazy

 

La machine chauffait. Et pas seulement l’hiver. C’est du moins ce que croyait, mordicus, Grotipor. Sûr de lui comme cochon, campé dans un charisme mâle, tout auto-déclaré, il confiait parfois à ses collègues : « j’m’la cueille quand j’veux… ».

Qui donc ?

Machine, bien sûr, machine ! Elle chauffe pour moi ! Jour et nuit, hiver été, bon an mal an !

Et l’animal d’ajouter, péremptoire : l’oiselet va réveiller le rêve de l’oiselle.

Les collègues, gênés, souriaient. Ils se doutaient bien que la « machine » de Grotipor ne correspondait pas tout à fait aux aspirations prétendues du bonhomme. Et même pas du tout.

N’empêche. A plusieurs reprises, il avait tenté sa chance dans le petit local en soupente. Là, la machine programmable proposait duplications et autres sévices.

Lézard de la photocopieuse, Grotipor guettait les visites. Il prétextait tantôt copie d’un plan tantôt reproduction infidèle. A mots mi couverts mi balourds, Mordicus suggérait à machine amusement et gaudriole : si ça te dit, ça mange pas de pain, moi ça m’dirait bien, y a pas d’mal à…

Ne pas finir ses phrases. Pour laisser enfler le malentendu libidinal. Surtout le sien.

C’était pas un prédateur Mordicus Grotipor, non. Plutôt un pêcheur avec l’audace du cueilleur.

Seulement si ça te fait plaisir, répétait-il à l’envi, seulement si ça te fait plaisir.

Une fois passe, et encore, mais bon. Deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Pas bon. Pas bon depuis le début. Pas bon depuis toujours. Même si depuis toujours, depuis longtemps, les machines subissent les assauts ou les saillies, sans feu ni foi, de falots très contents d’eux-mêmes.

Au début, on pardonne, amène, au ridicule. Au milieu, on oscille entre le haussement d’épaules et la rage rentrée. A la fin, on n’en peut plus. La fin n’en finit jamais. La bêtise se complaît dans l’enlisement. Reste l’impossible choix entre la fuite ou le scandale. La nausée couve.

Continuer comme si de rien n’était ? Simuler une alexithymie chronique ?

Un jour, dame photocopieuse tombe en panne mais pas Grotipor. Mordicus propose ses services de réparateur et ses allusions subtiles : Tu sais bien, je suis le roi des ramettes, ha ha ha. Lance-t-il, hussard goguenard. Sa paluche attrape son bras. Il serre l’étau. Réflexe pour lui, agression pour elle. C’en est assez de ce cétacé dépravé dans un corps de suidé. Elle le tance de ses yeux noirs profonds. Il s’accroche, Mordicus, il s’accroche.

On en reste là. D’ACCORD ?

Grotipor réfréna ses ardeurs du côté de la photocopieuse. Hâbleur frustré, il se fit poète et la tailla dès qu’elle eut le dos tourné : Machine ? Elle est plus froide qu’un granit dans un frigo. Le réchauffement climatique va faire l’iceberg… Et de ricaner de ses bons mots. Les collègues, plus lâches que des collabos, laissaient, distraits, leurs écoutilles entr’ouvertes. Distraction sur cette lande sans horizon.

Ce fut sans compter avec elle. Et elle savait compter. Et Programmer. Emule d’Ada Lovelace, elle injecta quelques lignes de codes au sein des algorithmes de la photocopieuse. Neuf mois plus tard, son programme serait opérationnel. Le jour vint où Grotipor, un peu plus alourdi par ses excès de charcuteries et ingestions boulimiques de viandes recomposées, ne put retenir ses ardeurs. Inopinée, nouvelle machine passait par là. Mordicus, l’irrépressible Grotipor, agrippa une patte au bras de la néophyte. La porte du local de la photocopieuse se ferma automatiquement. Ha ha… couina le suidé… le destin est avec nous !

Tandis que saigneur Grotipor désenclave la novice apeurée, Dame photocopieuse déclenche son programme secret. Le capot de la machine se déforme en tentacules visqueuses. Des ventouses se fixent sur les bras musclés de Grotipor qui, paralysé, ne pipe mot. Il transpire. Plus il bouge, mieux l’étreinte le fige. Un voyant lumineux signale l’ouverture du local. La nouvelle s’enfuit. Voilà l’animal pris au piège des métamorphoses de la machine.

Nul ne sut jamais ce que Grotipor supporta des ardeurs de la photocopieuse. On raconte que les pires séries d’horreur, en rapport, auraient semblé des dessins animés pour enfants. En tout cas, le lendemain matin, le suidé regagna son poste de travail. C’est à peine si ses collègues constatèrent, outre un teint pâle et des pommettes usées, une ligne de caractères d’imprimerie en police dite Linux Libertine (ça ne s’invente pas) discrètement, définitivement tatouée sur les bras de l’entrepreneur. A la loupe, on aurait pu lire, en spirale et boucle, quelques mots répétés indéfiniment :

« Les femmes décident, les femmes décident, les femmes décident… »

 

Didier Bazy

 


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A propos du rédacteur

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Membre fondateur

Coordonnateur éditions numériques


Préfacier chez Pocket.


Co-fondateur de La Soeur de l'Ange (Ed. Hermann)


Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français.


- Deleuze et Nicolas de Cuse (Vrin, 2005)

- Après nous vivez (Grand Souffle Editions, 2007)

- Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010)

- Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012)

- Léon Blum (Jacques André Editeurs, 2013)

- L'ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013)


Vit dans le Beaujolais, pigiste et artificier agréé.