Identification

Les apparences, Gillian Flynn

Ecrit par Stéphane Vinckel 15.09.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, La rentrée littéraire, Roman, USA, Sonatine

Les Apparences (Gone Girl), trad. USA Héloïse Esquié, août 2012, 22 €

Ecrivain(s): Gillian Flynn Edition: Sonatine

Les apparences, Gillian Flynn

 

Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, Amy Elliott Dune disparaît et tout laisse à croire qu’elle n’est pas partie volontairement.

Jusqu’à leur arrivée dans la ville natale de Nick, dans le Missouri, terre de Mark Twain (près d’Hannibal) où Nick jouait à Huck, Nick Dune et Amy formaient un couple parfait. Nick était journaliste et Amy écrivait des tests psychologiques de personnalité pour la presse féminine.

Amy est une légende de l’ombre : ses parents, tous deux psys, l’ont prise pour modèle (et l’ont modelée) pour une série de livres éducatifs, L’Epatante Amy. Avec le temps, cette belle et intelligente jeune femme  est devenue la personnification du cliché « les hommes la veulent, et les femmes veulent être elle ». Mais Amy est aussi victime de la crise qui frappe le monde à la fin des années 2000 et perd son travail, doit aider financièrement ses parents (le livre Amy n’est plus aussi épatant), et lorsque la mère de Nick tombe gravement malade, ils quittent leur appartement huppé de Manhattan et descendent l’échelle sociale, direction le Missouri. « Nous faisions littéralement l’expérience de la fin d’un mode de vie… »

Nick devient propriétaire d’un bar qu’il gère avec sa sœur jumelle, Margo. Amy s’enterre à la maison. Le jour de la disparition est aussi le jour où, comme chaque année, Amy organise une chasse au trésor pour Nick avec des indices qui le mènent, d’étape en étape, à son cadeau d’anniversaire. La chasse commence !

Dès le début de l’enquête, un policier n’arrête pas de dire à Nick qu’Amy et lui avaient vraiment tout compris et faisaient ce qu’il faut pour rester le couple merveilleux qu’ils semblent être aux yeux de tous. Le titre l’indique suffisamment en français (le titre anglais est Gone Girl), les apparences, c’est bien là tout l’enjeu du roman et le problème majeur de l’enquête lorsque la belle Amy disparaît.

Rien n’est jamais ce que l’on croit, ici.

La narration s’articule autour de Nick, à partir du jour où Amy disparaît (le calendrier démarre ce jour, le « jour où »), et des extraits du journal d’Amy qui remontent à quelques années ou quelques jours, et qui nous offrent un autre spectacle, une autre vision du couple. Nick, on le sait rapidement, va multiplier les mensonges, les omissions ; il possède un deuxième portable secret et reçoit des appels qu’il ignore volontairement… A un moment du livre, Nick s’adresse à nous : « Maintenant, c’est le moment de vous dire que j’ai […], et vous allez cesser de me trouver sympa. Si toutefois vous me trouviez sympa ». Être, ou ne pas être le bon gars ou la fille cool – là est la question !

Enquête sur une disparition autant que dissection minutieuse d’un couple et des attentes qui peuvent gangrener toute relation, Les Apparences est une nouvelle grande, grande réussite de Gillian Flynn après le superbe Les Lieux Sombres. Un roman policier contient toujours beaucoup de questions, ici, elles sont bien différentes :

« À quoi penses-tu ? Comment te sens-tu ? Qui es-tu ? Que nous sommes-nous fait l’un à l’autre ? Qu’est-ce qui nous attend ? Autant de questions qui, je suppose, surplombent tous les mariages, tels des nuages menaçants ».

Ça débute comme ça :

« Quand je pense à ma femme, je pense toujours à son crâne, pour commencer. La toute première fois que je l’ai vue, c’est l’arrière de son crâne que j’ai vu, et il s’en dégageait quelque chose d’adorable ».

Évidemment il est difficile de ne pas trop en dire et croyez-moi après avoir fini ce livre, l’envie d’en parler ne manque pas… vous avez même envie de pousser des cris ! Alors je vais rester prudent.

La bonne idée de la traduction (assurée par Héloïse Esquié) est de lancer le lecteur sur la trace de ces apparences qui polluent la lecture que tout le monde fait de la disparition d’Amy – policiers, journalistes, spectateurs et lecteurs. Mais même si la traduction est très bonne, je dois bien vous révéler une chose : lorsque j’écoutais le livre lu (par Julia Whelan et Kirby Hayborne – parfaits !), un passage a retenu toute mon attention et quand j’ai voulu le retrouver dans la version française, il avait disparu, entre deux paragraphes, page 110*. Et il ne s’agit pas seulement d’un petit passage contenant une des sorties drôles de Margo, la sœur de Nick… mais d’un long passage où Nick développe une réflexion sur notre temps et notre impossibilité à vivre une situation de manière authentiquement personnelle. Certains appellent ça le postmodernisme. Ce qui est sûr, c’est que la question est au cœur du roman (elle l’était déjà, en partie, dans Les Lieux Sombres) et elle est même récurrente. Très tôt dans le roman, Nick ne peut s’empêcher de sourire en voyant le duo de flics s’installer face à lui (déjà vu cent fois à la télé), et de penser « Complètement toc. Le commissariat de Disneyland ». Il en arrive même à se demander si les flics se comportaient vraiment comme ça et avaient inspiré les séries télé, ou si c’est l’inverse qui est vrai.

Lui-même est devenu un « cliché » et Amy une « créature, cette création de l’imagination d’un million de masturbateurs suffisants aux doigts couverts de sperme ».

Mais j’en dis déjà trop !

Oui, Nick a raison : « on recycle tout ».

Gillian Flynn, elle, arrive encore à nous étonner, avec brio. Un des romans policiers de l’année – encore une fois.

 

Stéphane Vinckel

 

* Retrouvez cette page manquante ici :

http://seren.dipity.over-blog.fr/article-sur-les-apparences-de-gillian-flynn-108816899.html

  • Vu : 3891

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Gillian Flynn

 

Gillian Flynn est née à Kansas City. Elle est l’auteur de trois romans très remarqués et salués par la presse. Idéalement, dans une librairie, on la trouve dans le rayon « policier » et « littérature étrangère ».

 

A propos du rédacteur

Stéphane Vinckel

Tous les articles de Stéphane Vinckel

 

Rédacteur


Trente neuf ans, 3 enfants, libraire depuis 1999 après des études supérieures d'anglais et un mémoire sur le plus fascinant des moments en littérature, le début.

Je pratique la lecture avec les yeux et les oreilles (livres audio) avec un plaisir que, tous les jours, j'essaye de partager. Parfois avec succès mais toujours avec bonheur.

J'anime depuis trois ans un blog avec une dizaine de libraires et autres lecteurs,

www.seren.dipity.over-blog.fr