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Lectures, par Marcel Alalof

Ecrit par Marcel Alalof 09.05.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Lectures, par Marcel Alalof

 

Hier matin, j’ai essayé de me lever. Impossible. J’avais l’impression d’avoir des lances dans la poitrine, qui me plaquaient au lit. Trois semaines d’arrêt : épuisement physique et nerveux. Le médecin vietnamien qui me soignait avait conclu le diagnostic en me disant : « il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ! ». J’ai pratiquement toutes les œuvres de Stefan Zweig, introuvables à cette époque, que j’ai pu me procurer dans les fonds d’édition par un ami libraire. Les prix n’ont même pas été révisés. Je paie certains livres au prix qu’ils valaient dans les années 30. Sur beaucoup d’entre eux, 24 heures de la vie d’une femme ou Amok, je vois sur la couverture le nom de l’éditeur français « Victor Altinger » disparu depuis, dont le fonds a été repris par Stock. Je connais mal l’auteur. Mais, quelques années plus tôt j’avait lu dans Le Monde, sous forme de feuilleton, Le joueur d’échecs, qui m’avait passionné.

Nous étions une bande d’amis au Quartier latin, à attendre tous les jours pendant un mois le marchand de journaux qui passait au café, vers 14:00. Nous étions même allés au Tournon, café situé en face du Sénat, pour voir les joueurs d’échecs, jeunes immigrés d’Europe de l’Est et nous mesurer à eux, pour nous faire battre à plate couture, en quelques minutes. Quelques années plus tard, je découvre La confusion des sentiments et décide de me procurer l’ensemble de l’œuvre. J’achète aussi quatre Modiano, mon auteur préféré de l’époque. Je suis seul toute la journée. Je n’écris plus depuis plusieurs années. Je le regrette, sans pour autant me remettre à l’ouvrage, car, pour moi, l’écriture ce n’est pas du travail, mais de l’inspiration. Cassé par la vie comme je suis, sans estime de moi-même, au fond du trou, je n’ai rien qui puisse me faire aller de l’avant. Je me réfugie dans la lecture, les mots des autres, leur monde aussi, pour me faire oublier le mien. Je viens de terminer la lecture de Villa triste, de Patrick Modiano, lorsque j’entends une double explosion dans la cuisine. Les deux œufs durs que j’ai oubliés sur le gaz. Il y en a un peu sur les murs. Je nettoie. Je prends un deuxième roman de Modiano, que j’abandonne au bout d’une vingtaine de pages. Il ressemble trop au précédent. J’ouvre le grand sac plastique qui contient l’essentiel de l’œuvre de Stefan Zweig. Je lis Amok, nouvelle d’une centaine de pages, d’une rare intensité, à la chute carrément imprévisible. Je suis dans le même état d’esprit que le héros du texte, complètement habité. Je me laisse aller sur le canapé, me détend un peu, reprend un deuxième ouvrage, une biographie. Je n’aime pas les biographies, la feuillette néanmoins. 2:30 plus tard, j’ai découvert la biographie la plus passionnante que j’ai pu lire à ce jour, Magellan. Je pose le livre. Je suis abasourdi par sa forme, son contenu. Cet écrivain fait du lecteur ce qu’il veut, en tout cas son obligé. Quelques heures après, je me dis que je devrais me remettre à écrire. Mais, je sens le découragement m’envahir. Jamais je ne pourrai écrire aussi bien.

 

Marcel Alalof

 


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A propos du rédacteur

Marcel Alalof

 

Etudes de droit et Ateliers d'écriture. Avocat

Nouvelles et poèmes écrits dans une contrainte de temps (1h à 3h), où se mêlent rêve et réalité.