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Le voyage d'hiver, Georges Perec

Ecrit par Célia M. Grzegorska 18.10.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Nouvelles, Seuil

Le voyage d’hiver, octobre 1993, 33 pages, 5,10 €

Ecrivain(s): Georges Perec Edition: Seuil

Le voyage d'hiver, Georges Perec

 

Nous voici en août 1939. Dans l’immense bibliothèque de Denis Borrade, l’un de ses amis, le professeur de lettres Vincent Degraël erre en quête du livre qui lui dérobera son sommeil. Après avoir feuilleté quelques pages de différentes œuvres, il découvre un ouvrage nommé Le voyage d’hiver qui, dès les premières pages, se révèle si fascinant qu’il se retire immédiatement pour le lire entièrement. L’auteur, Hugo Vernier, est un illustre inconnu qui a forgé son histoire en deux parties : l’une minuscule, l’autre bien plus fournie, plus lyrique, plus puissante. Totalement captivé mais soudain saisi par une étrange sensation de déjà-vu, Vincent Degraël se rend compte, peu à peu, que l’ouvrage reprend mot à mot les formules les plus célèbres d’auteurs symbolistes ou de prosateurs renommés, de Victor Hugo à Mallarmé, en passant par le troublant Lautréamont. D’abord intrigué, voire quelque peu amusé par cet immense plagiat, le narrateur bascule dans un étrange vertige lorsqu’il comprend que l’ouvrage a été publié en 1864, soit avant que tous les auteurs « plagiés » n’aient encore écrit leurs propres ouvrages…

Le voyage d’hiver a bien des intrigues communes avec les nouvelles fantastiques qui ont fait la renommée d’Edgar Allan Poe, même s’il ne porte pas la bannière du genre. Dans ce petit laboratoire de poche, Perec mélange savamment citations et soupçons de sorcellerie. En effet, malgré l’absence totale de surnaturel, l’angoisse affleure rapidement à la surface du texte. Le décor, la bibliothèque perdue dans une demeure familiale du Havre, un malaise, les italiques inquiétants, suffisent à envoûter et à faire naître les questions.

Et si l’ensemble des œuvres que nous connaissons comme « classiques » n’était issue que d’un seul et même grimoire, disparu pendant la guerre ? Et si Hugo Vernier n’était autre que Victor Hugo lui-même, réincarné, fantôme étranger à ses propres œuvres ? Et si Vincent Degraël n’était autre qu’un professeur toujours déjà dément, hanté par les textes qu’il a sans cesse relus pendant l’écriture de sa thèse ? Les hypothèses abondent malgré le très petit nombre de pages et de caractères.

La plume de Perec, ici si brève et pourtant d’une subtilité sans pareille, suffit à éveiller le frisson et le doute. En mêlant l’intensité de son invraisemblable histoire aux mots d’auteurs tels que Verlaine, Rimbaud, Charles Cros ou Emile Verhaeren, des mots « limpides ou hermétiques, obscènes ou chaleureux, éblouissants, labyrinthiques, et oscillant sans cesse comme l’aiguille affolée d’une boussole entre une violence hallucinée et une sérénité fabuleuse », ce voyage au cœur d’un mystère littéraire plus qu’intrigant enchante et ravit.

La conclusion, aussi brutale que fantastique, ne fait que confirmer que ce voyage d’hiver est un véritable trésor glacé à relire pour le plaisir, justement, de ne pas comprendre.

 

Célia M. Grzegorska

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A propos de l'écrivain

Georges Perec

 

Georges Perec né en 1936 et disparu en 1982, membre de l’Oulipo dès 1967, il reçoit le prix Renaudot pour Une histoire des années soixante et prix Médicis pour La Vie monde d’emploi Le Condottière paraît après sa disparition, cette édition regroupe : Les choses, Une histoire des années soixante, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de cour ?, Un homme qui dort, La disparition, Les Revenentes, Espèces d’espaces, W ou le souvenir d’enfance, Je me souviens, La Vie mode d’emploi, Un cabinet d’amateur, La clôture et autres poèmes, L’éternité, et des textes parus du vivant de l’auteur, dans des volumes collectifs.

A propos du rédacteur

Célia M. Grzegorska

 

Célia M. Grzegorska a 20 ans, et termine sa maîtrise de Lettres Modernes à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.

Très tôt fascinée par l’écriture contemporaine et après quelques publications en revues rémoises et lyonnaises, elle ouvre un blog littéraire, Hendiadyn, sur lequel sont publiés textes, fragments d’ouvrages et chroniques.

http://hendiadyn.over-blog.com