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Le testament de Marie, Colm Toibin

Ecrit par Victoire NGuyen 02.10.15 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Robert Laffont

Le testament de Marie, août 2015, traduit de l’Anglais (Irlande) par Anna Gibson, 126 pages, 14 €

Ecrivain(s): Colm Toibin Edition: Robert Laffont

Le testament de Marie, Colm Toibin

 

Magnificat ?

Le testament de Marie est un roman audacieux à plus d’un titre. En effet, il prend le contre-pied du culte marial, l’un des piliers du christianisme et particulièrement de la théologie catholique. En effet, Marie, la Mère des mères est vénérée et adorée. Elle a ses fêtes et occupe le plus haut rang dans la hiérarchie des Saints de la liturgie catholique. Ceci précisément parce qu’elle incarne le mystère de l’Acceptation et de la Souffrance. La Piéta en est une représentation type suscitant l’espoir et le chemin à suivre pour les fidèles.

Irlandais d’âme et de cœur, romancier et journaliste, témoin des guerres de religion entre Catholiques et Protestants dans son pays, qui mieux que Colm Toibin pour détourner les symboles afin d’ériger une autre Marie, celle qui ne porte aucun trait commun avec les récits bibliques du canon catholique.

Mais de quoi est-il question dans ce court roman ?

Au commencement du récit, la crucifixion a eu lieu. L’indice temporel reste flou mais le lecteur comprend que des années ont passé. Le temps de l’écrit est venu et avec lui, celui de la Mémoire. L’entreprise des disciples est d’ériger, par les écrits, une nouvelle religion. Pour cela, Marie est sommée par deux visiteurs – qui ne sont autres que des disciples de son fils – à retranscrire les événements de la vie de ce dernier. Elle doit raconter des anecdotes, des faits miraculeux de cet homme qui est sorti d’elle et surtout de cette journée où il a été jeté à la foule et mis à mort.

« Ils croient que je ne comprends pas ce qui se trame dans le monde ; ils croient que le sens de leurs questions m’échappe, que je ne perçois pas l’ombre de cruauté sur leur visage et l’exaspération dans leur voix chaque fois que j’évite de leur répondre, ou que je leur réponds d’une façon évasive qui ne mène à rien. Ou quand je ne me souviens pas de ce dont ils aimeraient que je me souvienne. Ils sont trop enfermés dans leurs propres besoins, qui sont insatiables ; trop abrutis aussi par les restes de cette terreur que nous avons tous subie pour comprendre qu’en réalité je me souviens de tout. La mémoire emplit mon corps autant que le sang et que les os ».

Et Marie raconte. Cependant, elle ne s’adresse pas à ses adversaires, ces zélotes, ces fous de dieu, ces endoctrinés aux crânes farcis par les élucubrations de son fils. Marie se confie au lecteur. Celui-ci devine que pendant qu’elle parle à ces deux visiteurs chargés de recueillir les bribes de vie de son fils, elle se confie surtout et seulement à lui. Elle lui murmure ses pensées intimes, sa répulsion envers ces êtres et sa révolte contre ce qui s’est effectivement déroulé… C’est dans cette version-là que réside la vraie profession de foi de Marie, son vrai Testament, un texte qui veut rétablir la vérité sur ce qui ne s’est pas produit…

Le testament de Marie est un récit qui remet en question la personnalité même du fils de Marie. Loin d’être une « humble servante du Seigneur », Marie répugne de voir la transformation de son fils. Elle le considère comme un fou, un fanatique et un faux prophète :

« Or l’homme assis à côté de moi n’avait plus rien de délicat. Ce n’était qu’un étalage de virilité confiante, rayonnante, oui, rayonnante comme la lumière est rayonnante, alors qu’il n’y avait rien dont nous aurions pu parler au cours de ces heures… »

La Marie de Colm Toibin est à contre-courant. La souffrance et la déception du monde l’ont rendue lucide. Elle n’est pas dupe des miracles de son fils. Elle est consciente de sa part de responsabilité dans l’édification du mythe. Colm Toibin a réussi là son pari. Son écriture est élégante et subtile. La parole de Marie est tantôt élégiaque tantôt lyrique. C’est le chant du cygne pour une femme qui sait qu’elle va mourir et qui va emporter dans sa tombe l’ultime supercherie, l’ultime mensonge…

Au travers de ce livre, Colm Toibin inscrit sûrement un autre message en filigrane. Il met probablement en lumière le martyr de son peuple pendant les guerres entre Catholiques et Protestants aiguisées par de faux prophètes soldats qui croyaient avec ferveur détenir le vrai message divin. Mais pas seulement car l’auteur, à sa façon, met en garde contre une foi aveugle et sans discernement, une foi qui ne connaît ni doute ni compassion. Face aux soubresauts du monde actuel, face aux massacres au nom d’un Dieu vivant, le dernier opus de l’irlandais Colm Toibin est plus que jamais d’actualité…

 

Victoire Nguyen

 


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A propos de l'écrivain

Colm Toibin

 

Colm Toibin est né en 1955. C’est un journaliste et écrivain irlandais. Auteur reconnu, ses romans ont été publiés en français aux éditions Robert Laffont tels que l’Epaisseur des âmes, Brooklyn ou encore La couleur des ombres, son précédent récit. Le testament de Marie est son dernier opus.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.