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Le sillage de l'oubli, Bruce Machart

Ecrit par Stéphane Vinckel 14.02.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, USA, Gallmeister

Le Sillage de l’oubli (The Wake of forgiveness), traduction Marc Amfreville. 334 p. 23,60 €

Ecrivain(s): Bruce Machart Edition: Gallmeister

Le sillage de l'oubli, Bruce Machart

Lavaca County, Texas, est une terre où les destins se jouent à coups de courses de chevaux : « Tout n’est [...] qu’une histoire de chevaux » : on y gagne des terres ou des femmes, et on y perd sa vie ou sa famille. Parlons-en, de la famille. Les femmes ici ne sont que nourricières, ou objets, ou évanescentes (mère disparue ou amante d’une nuit). Tous les fils sont battus, marqués à vie, ou traités comme des animaux. Les filles ne sont que marchandises.

« Tant de sang, elle avait perdu tant de sang que lorsqu’il se réveilla dans des draps trempés et qu’il la trouva contre lui, recroquevillée sur le flanc, la peau moite de sueur, gémissante et un chapelet entortillé entre ses doigts crispés, Vaclav Skala sourit en pensant qu’elle venait de perdre les eaux ».

Le roman commence, en 1895, dans le sang, par une naissance et une mort : celle de Karel Skala et celle de sa mère. Le clan Skala, désormais, n’est composé que d’hommes, quatre fils et leur père, transformé en bourreau dans son veuvage. Quatre fils dont le cou forme un angle étrange, à force d’avoir été attelé à la charrue et de creuser des sillons, toute la sainte journée.

L’étalon qui sert pour les courses, Whiskey, est bien mieux traité et chéri, et en trois courses décisives, il rythme la vie de Vaclav Skala, le père terreur, venu de la lointaine Bohème et de ses fils, Thom, Stan, et Karel – le petit dernier responsable de la mort de la mère et épouse aimée.

L’arrivée d’un Mexicain et de ses trois filles change une nouvelle fois la donne et la redistribution des terres dans le comté.

La narration dans Le Sillage de l’oubli fonctionne comme la mémoire, et le flux et reflux des souvenirs. La construction est habile et rappelle la construction des tragédies ; seules les dates marquantes de l’histoire du clan Skala sont retenues : 1895, 1910, 1924, et 1898 pour un seul épisode, intitulé « Cicatrices vagabondes », qui enterrera définitivement la mère et creusera plus encore le sillon de l’absence symbolisé par la destruction du seul souvenir photographique.

« C’était là toute la vérité du présent, mais il l’avait laissé reculer jusqu’aux replis secrets de son cerveau, à la façon dont les grands coupables finissent avec le temps par repousser leurs péchés dans les crevasses grises de leur conscience, parmi les ombres surannées et moisies de tout ce qui n’a pas encore été oublié ».

En brisant la monotonie d’une narration chronologique et linéaire, Bruce Machart saisit le lecteur par le col et ne le lâche plus.

Mais le titre original rappelle également le poids du pardon dans ce roman familial. Bruce Machart prend son temps pour brosser le portrait de ses personnages et leurs états d’âme (son prochain livre, un recueil de nouvelles a pour titre Men in the making), et utilise souvent la nature et les éléments – le feu et la pluie qui lavent et purifient, les terres qui nourrissent et la boue qui ensevelit, l’air et les odeurs qui donnent corps à tout et tous – comme le prolongement de l’action des hommes et de la tragédie familiale.

On a comparé Bruce Machart à Cormac McCarthy, Larry McMurtry, Faulkner ou Willa Cather, tant les résonnances sont évidentes dans ce premier fabuleux roman écrit par un fils de fermier de Lavaca County, devenu professeur de creative writing.

Une tragédie grecque aux allures de western, captivante, virile et superbe.


Stéphane Vinckel


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A propos de l'écrivain

Bruce Machart

Nationalité : États-Unis 

Biographie : 

BRUCE MACHART est né au Texas. Son père était agriculteur dans une contrée rurale proceh du comté de Lavaca, où se déroule l'intrigue du Sillage de l'oubli. Il publie en 2011 ce premier roman puis un recueil de nouvelles, Men in the Making. Lors de sa parution, Le Sillage de l'oubli est accueilli par une presse enthousiaste qui trouve dans son univers des accents de Faulkner. Bruce Machart vit et enseigne à Hamilton dans le Massachussetts.

(Source : Babelio)

A propos du rédacteur

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Rédacteur


Trente neuf ans, 3 enfants, libraire depuis 1999 après des études supérieures d'anglais et un mémoire sur le plus fascinant des moments en littérature, le début.

Je pratique la lecture avec les yeux et les oreilles (livres audio) avec un plaisir que, tous les jours, j'essaye de partager. Parfois avec succès mais toujours avec bonheur.

J'anime depuis trois ans un blog avec une dizaine de libraires et autres lecteurs,

www.seren.dipity.over-blog.fr