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Le silence des rails, Franck Balandier

Ecrit par Victoire NGuyen 14.04.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Flammarion

Le silence des rails, février 2014, 212 pages, 12 €

Ecrivain(s): Franck Balandier Edition: Flammarion

Le silence des rails, Franck Balandier

Là-bas, au camp de Struthof

Le roman de Franck Balandier relate la terrifiante histoire de vie d’un homme, Etienne Lotaal, qui est déporté dans le camp de concentration et d’extermination de Struthof en Alsace. Son tort ? Il était homosexuel vivant à Paris sous l’Occupation. Pour ce fait, il a d’abord été en transit dans la prison de Fresnes avant d’être mis dans un train à bestiaux pour l’ultime destination : « Le 22 juillet 1942, c’est à mon tour de partir ». Il est inutile de s’attarder sur le voyage vers la mort : la page 39 donne une description qui se passe de tout commentaire. De plus, l’hommage à Primo Levi est perceptible à travers les mots choisis dont le dessein est de mettre en évidence la rencontre avec l’autre, soldats de l’autre camp, kapos ou chiens Cerbère et l’hébétude des déportés :

« Le hurlement des soldats dehors. Le bruit des portes que l’on tire. Des sifflets. L’aboiement des chiens. Et puis le voyage qui reprend. Le cri des rails. On dirait qu’ils pleurent. A cause de nous, peut-être.

Quand on ouvre enfin les portes, c’est l’été. Tout le vert des arbres et toute la lumière. Comme un éclair. Quand on ouvre les portes. Je crois même que les oiseaux. Je crois même que. Je crois ».

Dans le verbe « croire », l’incertitude emporte sur le rationnel. La raison flanche du fait de l’horreur giflant les visages comme des « De grandes goulées d’air chaud ». Et c’est la plongée dans les abysses infernaux de ce que l’homme peut infliger à son semblable, son frère. Dans un style détaché, le narrateur retrace la vie dans le camp : les exterminations dans l’indifférence, les expérimentations sur les déportés et les brimades du quotidien. Ainsi, lisons-nous à la page 140, la terrible corvée de la récolte des cendres des morts initiée par le commandant Kramer :

« Nous sommes les premiers à mourir, de ce que nous savons trop, de cette mort ramassée. La fumée froide lève des incendies qui ne brûlent plus. Des incendies gris déposés sur nous, jusque dans nos cheveux.

Il faut, avec précaution, palier après palier, monter jusqu’à la porte d’entrée du camp, sous l’œil de nos gardiens. Passer la porte. Parvenir jusqu’au potager. C’est là, la vraie mort des cendres. Déverser notre chargement de plumes. Un dernier nuage gris. Les esprits qui s’envolent et retombent plus loin. Compost. Salades. Haricots. Topinambours. Rutabagas. Patates. Nos restes. L’engrais de nos morts digérés. Finir autrement dans le ventre de nos ogres ».

Et le narrateur continue dans son flot de paroles à raconter sa souffrance, sa fascination pour Madame, la gardienne du camp et sa répulsion pour le commandant du camp, Kramer. Il énumère les brimades subies, les violences sexuelles, la privation et la faim. Il évoque les expérimentations pratiquées sur lui par le professeur Hirt, un alter ego de Mengale :

« Moi, je sais, pour avoir travaillé ici, que la chambre où l’on dort s’appelle la chambre des cobayes…

Moi, je sais aussi que la pièce d’en face est une salle d’autopsie qui sert de lieu de dissection au professeur Hirt.

Moi, je sais enfin qu’un peu plus loin, après le bureau des médecins, vers la sortie, juste avant le crématoire, se trouve une salle vide qui sert aux exécutions sommaires… »

Raconté de façon elliptique, le récit qui est placé sous la captatio benevolontiae de Primo Levi est fait de phrases brèves et de chapitres courts. L’intention de l’auteur est de frapper la conscience du lecteur sur ce qui s’est passé dans ce camp d’extermination de Natzwiller-Struthof, le seul camp de concentration sur le territoire français d’aujourd’hui. Mélangeant fiction et faits réels, il donne de la vigueur à son récit et la littérature devient un témoin au service de l’Histoire et de la Mémoire. Ainsi, retrouvons-nous les noms sinistres comme Hirt ou Joseph Kramer qui ont réellement œuvré dans ces années noires. Franck Balandier porte à la connaissance du lecteur l’histoire d’un des camps les plus meurtriers du système concentrationnaire nazi avec un taux de mortalité égalant 42%. Le camp détenait 40.000 déportés. Lors de sa libération par l’armée américaine, le nombre de morts est estimé à plus de 25.000.

En conclusion, Le silence des rails est un hommage rendu aux déportés du camp de Struthof. Il rejoint par sa dimension historique et mémoriel d’autres ouvrages classiques comme les textes de Primo Levi ou d’Elie Wiesel mais aussi des plus récents écrits sous la plume de Valentine Goby, Kinderzimmer, de Lucia Puenzo, Wakolda, roman adapté en film par l’auteure elle-même sous le titre de Le médecin de famille.

Pour finir, une citation qui ne laisse pas le lecteur de marbre :

« Le rose me va si bien. Ma Légion d’honneur. Ma décoration. Dans vos potagers de cendres, Oberführer Kramer, cher commandant, je joue avec le sublime du peintre, le mélange de nous, son désespoir. Nous ne sommes, après tout, que des cabines d’essayage, des postérieurs réquisitionnés. Je participe à l’effort de guerre, votre guerre, je ne commets rien d’autre que mes effets de pissotière, cela vaut-il cette mort à feu doux, la mort est sale n’est-ce pas, cruelle, quand elle s’achève dans des pissotières ? »

 

Victoire Nguyen

 


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A propos de l'écrivain

Franck Balandier

 

Franck Balandier est né à Paris en 1952. Il est auteur de trois romans : Ankylose ; L’Homme à la voiture rouge ; et Les Nuits périphériques. Les éditions Flammarion publient cette année son dernier opus, Le Silence des rails.

 


A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.