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Le roman du mariage, Jeffrey Eugenides

Ecrit par Alexandre Muller 24.04.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, L'Olivier (Seuil), Roman, USA

Le roman du mariage, traduction (USA) Olivier Deparis, Janvier 2013, 552 pages, 24 €

Ecrivain(s): Jeffrey Eugenides Edition: L'Olivier (Seuil)

Le roman du mariage, Jeffrey Eugenides

 

Extrait des deux premières phrases :

 

« Voyons d’abord les livres. Il y avait là ses romans d’Edith Wharton (…), là les œuvres d’Henry James (…), beaucoup de Dickens, un soupçon de Trollope, de copieuses portions d’Austen, de George Eliot et des redoutables sœurs Brontë ».

 

Le roman du mariage est un livre sur le mariage, sur les livres, et particulièrement sur les livres qui parlent du mariage. Autant le dire tout de suite, Jeffrey Eugenides n’a pas l’intention de plonger ses personnages dans une enquête fumeuse au cœur d’une œuvre à la Jasper Fforde, d’imaginer une aventure autour d’une bibliothèque de livres oubliés à la Zafon ou de bâtir un thriller pharaonique en relation avec un livre interdit à la Eco. Son intention est de rendre hommage à une certaine littérature victorienne en se payant le luxe d’écrire le livre qui ne se termine pas comme les autres et en déplaçant son objectif temporel.

« Tels étaient les livres présents dans la chambre où Madeleine était couchée, la tête enfouie sous un oreiller, le matin de la remise des diplômes. Elle avait lu chacun d’entre eux, souvent à plusieurs reprises et en soulignant certains passages, mais dans l’immédiat, ils ne lui étaient d’aucun recours ».

 

Si ses livres ne lui sont d’aucun recours à cet instant précis où Madeleine tente de se rendormir alors qu’à l’autre bout de l’appartement collocatif l’interphone sonne, ce n’est pas seulement parce qu’elle a la gueule de bois. C’est aussi parce qu’elle préférerait oublier ce qui s’est passé la veille et parce que le monde n’est plus le même qu’à l’époque victorienne, que l’objectif est braqué sur l’Amérique des années 80.

 

« Cet espace de libre expression estudiantine – avec, pêle-mêle sur les murs les affiches de groupe new wave aux noms tels que les Wretched Misery ou les Clits, les dessins pornographiques à la Egon Schiele de l’étudiant en art du premier, tous ces tracts tapageurs qui, implicitement, proclamaient que les vaines valeurs patriotiques de la génération précédente avaient rejoint le tas de cendres de l’histoire, remplacées par une sensibilité post-punk nihiliste que Madeleine se plaisait à feindre de comprendre pour scandaliser ses parents ».

 

Cette dernière citation apporte un nouvel élément. Au delà du mariage. Du cadre des années 80. Des livres. Le sujet est générationnel. Madeleine a 22 ans, elle étudie à l’université de Brown, Providence, Rhode Island. Lorsque résonne la sonnerie de l’interphone elle sait qu’en bas Alton et Phyllida l’attendent. Elle envisage de ne pas ouvrir mais si elle ne le fait pas, une de ses collocs le fera et Madeleine finit donc par s’arracher du lit bien qu’elle n’ait pas l’esprit à la fête et qu’elle ne croit plus en ce que cette journée représente.

Il faudra une longue ellipse de 133 pages pour qu’on apprenne ce que Madeleine aimerait oublier la tête engouffrée dans son oreiller. Une longue ellipse qui brosse sa vie sentimentale et sexuelle, dépeint ses quatre années d’université, et nous introduit dans le cours Sémiotique 211 dispensé par Zimmerstein où elle a rencontré Leonard (avec qui elle aura eu une histoire d’amour qui se finira lorsque Madeleine lui jettera Fragment d’un discours amoureux de Roland Barthes à la figure) mais relate aussi sa relation parfois amicale parfois érotique et pour le moment froide et tendue avec Mitchell.

 

Page 133 :

« Le calvaire de sa gueule de bois était indissociable du cauchemar de la veille. Le trouble affectif s’exprimait physiologiquement : le goût écœurant de la vodka dans la bouche de Madeleine était celui du regret, sa nausée provenait d’elle-même, comme si elle voulait rejeter non pas le contenu de son estomac mais sa propre personne. Sa seule consolation était de se dire qu’elle était restée techniquement inviolée. C’aurait été tellement pire d’avoir gardé en elle le souvenir de Thurston, de le sentir s’écouler.

Cette pensée fut interrompue par la sonnerie de l’interphone et par la prise de conscience que c’était le jour de la remise de diplômes et que ses parents étaient en bas ».

 

Eugenides déconstruit les livres sur le mariage pour le réassembler dans l’Amérique de Reagan avec un trio de jeunes diplômés, Madeleine, Leonard et Mitchell. Schéma classique articulé autour d’un Leonard, étudiant en biologie, maniaco-dépressif, et Mitchell, étudiant en théologie, aspiré par l’expérience spirituelle. L’amour trouble les pistes, ouvre aux trois protagonistes des routes qui n’auraient peut-être pas été les leurs. Ainsi Madeleine dans le lit de Thurston, page 133, se sent obligée de faire quelque chose qui n’a rien à voir avec Thurston lui-même, mais plutôt à l’intensité de sa souffrance vis à vis de Leonard et de leur rupture. Ainsi Mitchell suit-il une route vers Paris, Venise, la Grèce (capitales des amours) puis vers l’Inde auprès de Mère Theresa.

S’il y a un mariage, la question est de savoir de quel genre ?

 

« Lorsque nous parlions du mariage, tu avais une théorie selon laquelle les gens qui se mariaient se divisaient en trois catégories. Les traditionnels, qui épousent la personne avec qui ils sortaient à l’université, généralement l’été suivant la remise des diplômes. Ceux qui se marient vers l’âge de vingt-huit ans. Et enfin une dernière vague, qui passent devant M. le maire, un peu désespérés, dans leur trente-six, trente-sept, voir trente-neuvième année ».

 

Alexandre Muller

 


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A propos de l'écrivain

Jeffrey Eugenides

 

Jeffrey Eugenides est né à Detroit en 1960. Son premier roman Virgin Suicides, a connu un succès international avant d’être adapté au cinéma par Sofia Coppola. Middlesex a été traduit dans une trentaine de langues et a obtenu le prix Pulitzer.

 

A propos du rédacteur