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Le retour de Parker

15.03.12 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

A propos de Richard Stark/Donald Westlake

Le retour de Parker


Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, signalons dès maintenant que Richard Stark est l’un des pseudonymes de Donald Westlake. C’est sous ce nom qu’il a commencé en 1962 une série de romans mettant en scène Parker dont Demandez au perroquet est la vingt-troisième et avant-dernière aventure.

Antihéros par excellence, Parker est un braqueur froid et méthodique dont la spécialité est l’élaboration de plans. Si son travail l’amène à travailler en équipe, il n’en demeure pas moins un être solitaire et taciturne sans pour autant être misanthrope puisque, de fait, il semble n’éprouver aucun sentiment. Ce personnage dépouillé du vernis de la sociabilité, fascinant et effrayant par certains côtés, a révolutionné à sa manière le roman noir à partir des années 1960 et jusqu’à un premier arrêt de la série en 1974. Il a fallu attendre 1998 pour que Parker revienne tel qu’en lui-même dans un roman sobrement intitulé Comeback, toujours aussi sec et efficace, ouvrant la voie à une nouvelle série de romans édités en France par les éditions Rivages.

Stark/Westlake a proposé tout au long de cette saga une structure quasi-immuable consistant en la préparation d’un coup par Parker et ses complices, puis l’apparition plus ou moins tardive d’un grain de sable qui vient gripper la mécanique jusqu’alors bien huilée, et enfin la manière dont Parker va réussir à se tirer d’affaire. Le génie de l’auteur tient au fait qu’il joue de subtiles variations qui gardent le lecteur sur un terrain familier tout en lui offrant tout un éventail de déclinaisons à la fois attendues et, paradoxalement, surprenantes.

Subtilement, aussi, depuis Comeback, Richard Stark a lentement fait évoluer son personnage. Truand moderne en opposition à l’archaïque et sclérosé syndicat du crime dans les années 1960, Parker devient lui-même, peu à peu, un archaïsme dans un monde interconnecté où l’argent liquide qu’il convoite est en voie de disparition, remplacé par des transactions électroniques.


Mais Parker doit tout de même gagner sa vie et se lance dans des coups de plus en plus audacieux : le braquage de la recette d’un télévangéliste dans Comeback, celui d’un bateau-casino monté au cordeau dans le particulièrement réjouissant Backflash ou encore la résidence secondaire d’un milliardaire surveillé par le FBI dans Firebreak. Cela permet à Stark de placer son héros dans des situations de plus en plus dangereuses  jusqu’à le mener en prison dans Breakout qui clôt le premier cycle du retour de Parker formé de cinq titres qui se font écho (ComebackBackflashFlashfireFirebreakBreakout).

Le second cycle de ce retour, initié par À bout de course !,  accentue encore le décalage entre Parker, ses méthodes, et le monde dans lequel il opère. Le braqueur a beau fuir les métropoles et travailler plutôt dans des petites villes isolées de l’Amérique profonde, il ne peut échapper à la course du temps et à l’accélération de la diffusion de l’information. Il apparaît ainsi comme un artisan extrêmement doué mais dont les techniques de travail tendent à devenir obsolètes.


S’il a réussi, grâce à son ingéniosité mais aussi à la chance, son dernier coup, il lui est désormais bien difficile de fuir les lieux du crime sans laisser de traces. C’est là qu’on le retrouve donc au début du dernier roman paru en France, Demandez au perroquet, en attendant l’ultime volume de la série, Dirty Money, paru en 2008 aux États-Unis, peu avant la mort de l’auteur.

La police aux trousses, Parker, qui cherche à fuir à pieds par les bois, tombe nez à nez avec un chasseur. Celui-ci, Tom Lindahl, décide de le cacher.

Car Lindahl a un dessein. Vivant, suite à son licenciement, dans un garage reconverti en habitation avec pour seule compagnie une télévision constamment allumée et un perroquet muet, il voudrait se venger de son ancien employeur, la société propriétaire d’un champ de courses. Il place donc le marché entre les mains de Parker : un abri contre le braquage du champ de courses en question. S’engage dès lors pour Parker une course contre la montre – car il ne pourra pas indéfiniment échapper à la police – et un défi psychologique consistant à placer Lindahl, homme lâche et indécis, dans des dispositions suffisamment bonnes pour qu’il mène son plan à terme sans que Parker lui-même en fasse les frais.

On retrouve dans ce roman tous les ingrédients qui sont la marque de fabrique de la série : la préparation d’un braquage, des éléments perturbateurs que le héros va devoir gérer dans l’urgence, une tension continue. Et Richard Stark vient y ajouter une dimension psychologique, jusqu’alors demeurée en arrière-plan, à travers la relation qui se noue entre Parker et Lindahl ainsi qu’avec certains habitants du hameau dans lequel il est réfugié.


Étouffant parfois, proche du huis-clos et soutenu par un suspense impeccablement maintenu tout au long du roman, Demandez au perroquet donne encore plus de chair à ce héros que l’on suit depuis si longtemps et dont on ne pensait pas qu’il puisse encore nous surprendre. C’est incontestablement l’un des meilleurs livres de cette longue série. Une bonne façon de découvrir Parker pour ceux qui ne le connaissent pas encore et une manière de le redécouvrir pour les autres.


Demandez au perroquet (Ask the parrot, 2006). Trad. de l’anglais (américain) par Marie-Caroline Aubert. 256 p. 18.50€. Février 2012. Payot Rivages


Tous les romans de Richard Stark mettant en scène Parker depuis Comeback, sont disponibles aux éditions Rivages qui ont aussi réédité un roman plus ancien sous le titre Le septième. Les autres romans de la série, édités en leur temps à la Série Noire, sont aujourd’hui plus compliqués à trouver. On se tournera alors vers les bibliothèques et le marché du livre d’occasion.


Yan Lespoux


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