Identification

Le pressentiment, Emmanuel Bove (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 30.04.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Points

Le pressentiment, 160 pages, 7,30 €

Ecrivain(s): Emmanuel Bove Edition: Points

Le pressentiment, Emmanuel Bove (par Cyrille Godefroy)

 

Vient un âge où l’on ne se fait plus guère d’illusions sur le monde, où les promesses d’avenir s’érigent en regrets amers, où l’on supporte péniblement l’existence, a fortiori les gens qui la traversent et la peuplent. Les miasmes délétères des contacts quotidiens laminent l’esprit, esquintent le cœur, altèrent la volonté. Est-ce cette langueur qui, à l’orée de la cinquantaine, frappe de plein fouet Charles Benesteau ? « Sans rancune ni amour violents », il quitte femme et enfants, abandonne son confort et son métier d’avocat, déménage dans un quartier miséreux de Paris. Ses proches n’en reviennent pas, ne comprennent pas sa décision, exigent une explication. Quelle est la raison de cette lubie, de ce décrochage, de cette fuite ?! Comment un homme si discret, si réservé, si convenable peut-il commettre une telle volte ? Souhaite-t-il couper des ponts, en finir avec ce cirque ? Souhaite-t-il tomber le masque, retrouver un peu d’authenticité, rompre avec la mesquinerie, la médiocrité, la tartufferie présidant au commerce humain ? : « Il trouvait le monde méchant. Personne n’était capable d’un mouvement de générosité. Il ne voyait autour de lui que des gens agissant comme s’ils devaient vivre éternellement, injustes, avares, flattant ceux qui pouvaient les servir, ignorant les autres ».

Charles Benesteau aimerait simplement s’effacer en silence, s’évanouir telle la brume aurorale d’une chaude journée d’été. Il prend la tangente comme l’ont fait le solitaire de Ionesco ou l’homme qui dort de Pérec. Il lit, consigne ses souvenirs, promène sa mélancolie, glane quelques instants de liberté. Ainsi que le souligne Marie Darrieussecq dans la préface, « son combat, discret mais opiniâtre, consiste en un retrait ». Comme Bartleby le scribe, « he would prefer not to… ». Mais, à la différence du personnage de Melville, il ne peut se verrouiller ni se retrancher complètement. Incapable de rester insensible à la détresse qui l’entoure, il offre ingénument son aide aux gens qui boivent le bouillon ou pataugent dans la mouscaille. Il héberge notamment une jeune fille de 13 ans livrée à elle-même, suscitant par là-même une bordée de clabauderies vipérines. Dans un monde criblé de jalousie, d’égoïsme, de perfidie, sa gentillesse et sa générosité lui réservent moult déboires. Certains habitants du quartier se jouent de lui comme la frivole Éliane se jouait de son amoureux éperdu dans un autre court roman d’Emmanuel Bove, L’amour de Pierre Neuhart. Charles Benesteau se rend compte que la populace ne vaut pas mieux que la bourgeoisie. Tous autant que nous sommes ! Nous, vous, moi ! L’homme ! On manigance, dit-on, pour survivre. Boniment ! Baratin de courtisan ! À dégobiller devant sa glace ! In fine, les bégueules et les harpies se partagent le gâteau. Les fourbes officient en tapinois tandis que les pharisiens asphyxient peu à peu leur proie. Charles Benesteau n’est qu’un benêt, un pauvre type dont on raille ou extorque la bonhommie. Fin de partie.

Au même titre que Paul Gadenne ou François Mauriac, Emmanuel Bove (1898-1945) s’impose comme un romancier de mœurs, passé maître dans l’art de raffiner la perversité du lien, de peindre un personnage ou un milieu en quelques lignes. Sa prose impersonnelle et minimaliste ne fait pas de bruit, progresse à pas feutrés, tout en finesse. Elle pénètre pourtant profondément en nous, sans doute par effet de résonance. Pas aussi radicale que celle des penseurs pessimistes, Schopenhauer, Caraco et Cioran en tête de gondole (« Dès qu’on sort dans la rue, à la vue des gens, extermination est le premier mot qui vient à l’esprit », dixit l’escroc du gouffre), sa musique élégiaque s’infiltre malgré tout loin dans les terres, méandres de l’âme, tel le doux murmure d’une rivière dont aucune mer ne daignerait accueillir le lit.

 

Cyrille Godefroy

 


  • Vu : 496

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Emmanuel Bove

 

Emmanuel Bove est un écrivain français né en 1898, mort en 1945. Découvert par Mes amis (1924), il a aussi écrit d’autres grands livres : La Coalition Armand Bécon-les-Bruyères Le Pressentiment. Styliste de haut vol, cet écrivain n’en finit pas d’être redécouvert.

 

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).