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Le point de vue de la mort, Mustapha Benfodil (2ème article)

Ecrit par Claire Mazaleyrat 14.05.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Théâtre

Le point de vue de la mort, éditions Al Dante, avril 2013, 130 pages, 15 €

Ecrivain(s): Mustapha Benfodil

Le point de vue de la mort, Mustapha Benfodil (2ème article)

 

Enterrer les morts, enflammer les vivants

Le monologue d’un employé de la morgue se déroule en un long chant funèbre de l’Algérie, sur cent trente pages habitées par l’humour et la révolte – et des dizaines de cadavres, dans un état plus ou moins frais, ceux des victimes de l’absurdité.

Moussa, employé dans l’hôpital de BalBala (1) au fond du désert, fait parler les morts : dans le silence de la morgue il évoque chacun de ces corps, parfois mutilés, trop nombreux, pour raconter leur histoire, dire la misère et la corruption, l’injustice sociale et l’absence de tout espoir. En effet, la voix de Moussa dans le silence sépulcral de la scène est multipliée par l’usage de son dictaphone, qui crée un dialogue avec lui-même et permet de garder trace et réalité de tout ce qui s’est passé dans la ville, alors même qu’elle se caractérise par l’oubli. Les morts sont déposés dans des tiroirs, enterrés le plus vite possible (2), et on ne consigne plus nulle part ce que fut leur vie. Contre la solitude et la folie, Moussa parle à lui-même et enregistre tous les renseignements concernant le mort, assurant au-delà de la prière qu’il ne pratique pas les véritables gestes rituels marquant le passage du mort vers un au-delà, ou du moins rappelant la dignité de ceux qui ont vécu.

Dans la deuxième partie de la pièce, c’est son ami Aziz, le corps carbonisé, qui lui est apporté sur une civière : le jeune homme, taxieur clandestin comme la ville en compte des centaines, et blogueur dérangeant, s’est immolé dans le palais de justice, dénonçant par ce geste le désespoir de toute une génération dont la voix ne porte plus. Le chant funèbre pour Aziz acquiert une dimension fantastique quand l’homme brûlé, l’Igné, s’exprime par la voix de son ami Moussa, véritable porte-parole de cette génération sacrifiée. Cette dernière phrase, qui donne son titre à la deuxième partie, est d’une poésie bouleversante : « J’ai allumé mon corps pour le regarder vivre » (3), comme si l’embrasement final était la seule lumière portée sur une vie sans éclat, au milieu des scorpions et des dunes.

Aziz dénonçait tout, disait tout, les scandales et les faits divers de BalBala, enregistrait la voix des témoins qui chaque jour lui envoyaient de nouveaux récits, de nouvelles preuves de l’incurie des dirigeants, de la grande gabegie dont meurt le pays. Assigné par les autorités et traduit en justice, il n’a pas même pu se défendre, a été expédié d’un « au suivant » semblable à celui par lequel un cadavre en pousse un autre dans la morgue surpeuplée de Moussa. Refus de passer au suivant, refus d’être enterré encore vivant, refus de se taire : le geste d’Aziz est celui que chaque année d’autres font en Algérie. Le décompte funèbre de Moussa fait état de ce désespoir ambiant : entre les harragas (4) rejetés par la mer, les suicidés, et les autres, Moussa dresse un inventaire sinistre, qui dit l’état des plaies de l’Algérie :

p. 105 : « Les jeunes garnements tués dans une rixe.

Les harragas revenus de leur odyssée sauvage défigurés par la mer.

Les combattants de Dieu tués dans un raid.

Les trafiquants de tabac en cavale dévorés par le désert.

Les émeutiers tabassés à mort.

Les terroristes torturés à mort.

Les femmes battues à mort.

Les bébés nés dans une poubelle.

Les déserteurs.

Les resquilleurs de la vie.

Les suicidés septuagénaires.

Les pèlerins rapatriés dans un cercueil.

Les bandits de petits chemins.

Les aventuriers immatures.

Les notables étranglés par leur maîtresse.

Les cancéreux déchiquetés par leurs entrailles.

Les pères émasculés, écrabouillés dans leur honneur.

Les travailleurs exécutés par des plans de licenciement.

Les dépravés de la bouteille.

Et maintenant les incinérés volontaires.

Dans la pièce se mêlent à travers la verve de Moussa le burlesque et le tragique, le réalisme social du pays, les allusions à tous les scandales de ces dernières années, à toute la réalité tangible derrière ces cadavres, et l’allégorie : les personnages de la sorcière Tabaylisse et de l’ange des morts Azraïne ont autant de réalité que les cadavres d’enfants emportés par les crues de l’oued ou piqués par des scorpions. Car la réalité même est toujours double, et Moussa ne finit pas d’en révéler l’hypocrisie : discours des religieux qui se plaignent de son ivrognerie et vérité de leurs mesquines actions. Se mélangent aussi un langage cru et un souffle poétique, parfois épique, servi par la révolte : des accumulations et inventaires, comme autant de cris de révolte contre l’indifférence des puissants, le refus d’un ivrogne oublié entre deux mondes, à la lisière des oubliés et des vivants. Tout le monologue porté par Moussa, seul survivant de la peste des misères qui sévissent à BalBala, comme s’il devait rester un témoin de toutes ces morts pour raconter aux générations à venir ce que fut le pays en ces années grises, vise à « allumer le corps pour le regarder vivre », alors même qu’il fait la toilette des morts. Allumant sur eux une dernière lumière, il fait porter sur la vie de vives clartés : l’envie de vivre et celle de jouir, l’envie de crier au monde sa jeunesse et sa révolte, que tous visent à enterrer si vite.

Entremêlée des histoires et des voix de toute une ville, de tout un peuple, la voix de Moussa apparaît comme celle qui refuse le silence et l’oubli, et dit bien haut du fond de son antre-deux-mondes l’inaltérable volonté de regarder briller la beauté du monde, quitte à tout embraser pour cela.

 

Claire Mazaleyrat

 

(1) La bourgade fictive de BalBala est située dans la wilaya de Ouargla, au sud du pays, ville où de nombreuses tensions ont vu le jour ces dernières années : la manne pétrolière profite à un tout petit nombre de privilégiés, alors que la ville est encroûtée dans les problèmes de misère et de chômage qui affectent toute la région.

(2) A cet égard, Benfodil évoque la coutume musulmane qui veut qu’on enterre au plus vite les morts ; mais il donne une dimension critique à cette coutume dans le contexte de BalBala, comme s’il fallait se débarrasser des cadavres avant qu’ils n’empestent de leur triste réalité les survivants et ne dénoncent la misère dont ils sont les victimes.

(3) La référence au vers de René Char « J’ai allumé des forêts pour les regarder vivre » cité en exergue n’est pas innocente : outre la beauté intrinsèque du vers, on peut y voir la volonté d’embraser le monde d’un poète qui fut aussi l’un des combattants de la Résistance.

(4) Immigrés clandestins qui s’embarquent sur des embarcations de fortune pour gagner l’Europe.

  • Vu : 1902

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A propos de l'écrivain

Mustapha Benfodil

 

Mustapha Benfodil est un écrivain et journaliste algérien, né en 1968 à Relizane, à l’ouest du pays. Après des études de mathématiques, il se consacre à la littérature, entamant en 1992 son premier recueil, Cocktail Kafkaïne. En hommage à l’écrivain Tahar Djaout, il publie aussi pendant la décennie noire A la santé de la République. Il publie ensuite de nombreux ouvrages (romans, recueils poétiques et pièces de théâtre, notamment Clandestinopolis, Archéologie du chaos (amoureux) pour les ouvrages les plus récents. Certaines de ses pièces sont montées et mises en scène, en France et en Belgique. En parallèle de cette carrière littéraire, il est journaliste et écrit pour le quotidien El-Watan, signant des articles qui lui valent de nombreuses arrestations au cours des dernières années. Il vit et travaille à Alger.

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

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Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.