Identification

Le poids du papillon, Erri de Luca

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi 05.06.11 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Bassin méditerranéen, Récits, Gallimard

Le poids du papillon, mai 2011, 9 euros 50.

Ecrivain(s): Erri de Luca Edition: Gallimard

Le poids du papillon, Erri de Luca

« Le présent est la seule connaissance qui est utile. L’homme ne sait pas vivre dans le présent ».

C’est un conte merveilleux. Une merveille de légèreté qui se lit à tout âge. Mais certes pas avec la même profondeur. La confrontation entre la proie et le chasseur est un thème « classique », mais lorsqu’il s’agit de symbole, le détail est tout. Dans l’écriture, dans l’élément nouveau, dans la vérité surtout de l’idée pure qui sous-tend la fable. On suit cette histoire montée dans une tension retenue, avec fièvre presque, émus de plus en plus. Ravis au sommet.

Un chamois magnifique à son dernier combat, et un chasseur redoutable mais à la fin de sa vie : deux regards qui se fondent, deux mâles dominants, deux mondes imperméables, et la vie.

« Les chamois ne vont pas jusqu’au bout dans un combat, ils décident du vainqueur aux premiers coups ».

Le combat se décide bien en amont, le combat se prépare intérieurement (oui, pour la bête aussi). C’est une sorte de danse, comme l’est celle de la séduction. Une danse du désir. Le désir qui parle autant à la vie qu’à la mort. Mais vie et mort ont-ils encore un sens distinct à l’acmé ?

C’est un récit chevaleresque. Il touche aux qualités spirituelles de l’être (oui, de l’animal aussi). Un certain code d’honneur prévaut, un sens non pas moral, mais vital, qui plonge dans le courant de la vie, dans son mystère, mais totalement, sans restriction, sans question, sans peur. Au cœur de la parabole.

« Dans chaque espèce, ce sont les solitaires qui tentent de nouvelles expériences. Ils forment un quota expérimental qui va à la dérive. Derrière eux, se referme la trace ouverte ».

Chaque existence est unique et communique avec toutes les autres : champ vertical et champ horizontal. Erri de Luca prend tour à tour et simultanément les deux voies ouvertes infiniment. Son exercice est aussi périlleux que la vie elle-même. Etre juste. La barrière est haute, mais on ne nous demande jamais que ce que l’on peut donner. Et l’écrivain est arrivé là à une sorte de perfection d’équilibre esthétique.

Il n’y a jamais le combat de trop, il y a le dernier combat.

Est-ce le plus beau ?

« Les animaux savent le temps à temps, quand il est utile de le savoir. Y penser avant est la ruine de l’homme et ne prépare pas à être prêt ».

C’est dans une sorte d’ascèse que le chamois et le chasseur s’acheminent vers « leur » combat, mais une ascèse instinctive, où n’entre ni plan ni réflexion. On s’achemine, c’est tout. On s’allège sans le dire, sans le savoir. On s’élève de fatigue.

Il n’y a pas de parti à prendre, rien à défendre. Par-delà, ne reste que l’humilité. Cela en relation avec l’être humain ou l’animal, le temps pareil décide. Oh bien sûr, l’instinct de vie demeure incarné jusqu’au bout. Jusqu’où ne dit-il pas son dernier mot ?

Où commence le sacrifice ? N’est-il pas l’acte suprême, l’ultime liberté.

Mais je m’aperçois que je n’ai pas parlé du papillon…


Laurence Pythoud Grimaldi


  • Vu : 2475

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Erri de Luca

Erri de Luca, né à Naples en 1950, est l’un des écrivains italiens les plus lus dans le monde. Il vit à la campagne, près de Rome.

 


A propos du rédacteur

Laurence Pythoud Grimaldi

Ecrivain, a publié deux romans ("Homme marié, je vous aime" et "La Danse du ventre"), plusieurs nouvelles (dans Supérieur Inconnu, La Presse littéraire, La Vie Littéraire, Reflets du Temps), un livre-poème, "Fièvre", illustré par Michel Haas...

Critique d'art, a été rédactrice de la revue L'Oeil, et a préfacé de nombreux catalogues d'expositions d'artistes.
"Il ne faut pas comprendre. Il faut perdre connaissance" Paul Claudel