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Le musée de l’inhumanité, William H. Gass

Ecrit par Victoire NGuyen 29.11.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Le Cherche-Midi

Le musée de l’inhumanité, trad. américain Claro, 573 pages, 21 €

Ecrivain(s): William Gass Edition: Le Cherche-Midi

Le musée de l’inhumanité, William H. Gass

 

L’étrange vie de Monsieur Joseph Skizzen

« La maison gothique où il vivait avec sa mère possédait plusieurs combles, et Joseph Skizzen avait décidé de consacrer l’un d’eux aux ouvrages et aux coupures de journaux qui composaient son autre passe-temps : le musée de l’Inhumanité. Il avait péniblement écrit ce nom sur une grande carte blanche qu’il avait punaisée à sa porte. Ça ne le gênait pas d’agir ainsi, car lui seul y était invité ».

Ainsi le lecteur fait-il connaissance avec l’étrange personnage, Monsieur Joseph Skizzen, un professeur aux relations compliquées avec lui-même et avec sa mère. En effet, Joseph Skizzen est d’origine autrichienne. Cependant, son père a tant de fois changé l’identité de la famille, la faisant tantôt passer pour une famille juive fuyant le régime nazi ou encore anglaise afin d’être mieux « assimilée » à la population locale. Ce père réinvente ainsi sans cesse l’histoire familiale et par ce fait, joue à cache-cache avec l’identité encore fragile de ses enfants. La mère de Joseph a beaucoup souffert et maintient jusqu’au bout ses origines autrichiennes.

Mais tout ne s’arrête pas là. La famille, grâce à l’instabilité de ce père, déménage et vogue de continent en continent pour se résoudre finalement à prendre la poudre d’escampette laissant une femme désœuvrée, une fille à la rancune rentrée, et un fils, Joseph, en proie à un sentiment d’abandon et de culpabilité. Est-ce cela qui fait de Joseph un homme qui s’attèle à rendre son destin insignifiant ? Car on l’aura compris : il n’existe chez Joseph aucune ambition ni aucun désir de devenir important. Seule compte sa collection de « trophées » montrant la perfectibilité de la race humaine et sa nature fondamentalement mauvaise. Aussi, notre homme s’attèle à comprendre ce qui est pour lui une énigme philosophique, à savoir la pérennisation de l’espèce humaine envers et contre tout :

« L’hypothèse de Joseph Skizzen selon laquelle l’humanité pourrait ne pas survivre à sa propre nature dissolue et meurtrière a été supplantée par le soupçon qu’elle y parvienne néanmoins ».

Décrié par certaines critiques littéraires (L’Appel de Hitler de Steven Sampson, article publié dans le n°1128 du 16 mai 2015 de la Nouvelle Quinzaine Littéraire), ce troisième roman de William H. Gass sonne comme le récit d’une perte ou d’un mensonge. La « carence » du père et sa désertion ont probablement eu raison de la foi de Joseph dans le genre humain. Cependant, effectivement, le lecteur peut trouver dans Le musée de l’inhumanité une certaine désillusion face au nazisme et aux opportunités offertes par le pays d’accueil… Quoiqu’il en soit, William H. Gass offre ici un roman complexe dans lequel il travaille (au sens étymologique du terme) les méandres de la psyché humaine. Il met son protagoniste dans des positions philosophiquement intenables par son inertie et son annihilation volontaire de toutes actions le poussant vers le meilleur, il a su créer le prototype d’un anti héros…

Le musée de l’inhumanité est une œuvre remarquable. Elle est dérangeante, étrange, irritante et sa virtuosité réside dans la non fluctuation de la pensée du personnage. Cependant, ses obsessions quasi pathologiques, la fixité de ses doxas philosophiques ne permettent pas pour autant au lecteur de saisir la vérité sur ce personnage. William H. Gass réussit là un tour de force magistrale…

 

Victoire Nguyen

 


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A propos de l'écrivain

William Gass

William Howard Gass (né le 30 juillet 1924) est un écrivain américain.

Professeur de philosophie à l'Université Washington de Saint Louis, William Gass a été notamment marqué par l'enseignement de Ludwig Wittgenstein.

Considéré comme l'un des plus grands écrivains de sa génération, aux États-Unis, on lui doit deux romansOmensetter's Luck (1966) et The Tunnel (Le Tunnel, traduit en français par Claro), récompensé par l'American Book Award en 1995. Il est également l'auteur de trois recueils de nouvelles, sept volumes d'essais (dont trois ont remporté le National Book Critics Circle Award) et de critiques.

 


A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.