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Le dernier vide-grenier de Faith Bass Darling, Lynda Rutledge

Ecrit par Martine L. Petauton 30.06.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, USA, Editions Jacqueline Chambon

Le dernier vide-grenier de Faith Bass Darling, 2012, trad. (USA) par Laure Manceau, 295 p. 22 €

Ecrivain(s): Lynda Rutledge Edition: Editions Jacqueline Chambon

Le dernier vide-grenier de Faith Bass Darling, Lynda Rutledge

Il faut en faire l'aveu d'emblée : voilà un livre choisi sur son titre ! Il devait pleuvoir, et il y avait, là derrière un goût d’Agatha ! Rien à regretter ! le titre est – poupées gigognes – une histoire à lui seul ; à la hauteur des attentes ; il nous guide, résonne tout au long, comme un jingle de qualité ; fil rouge d’un superbe premier roman, maîtrisé comme d’autres, leur dixième !

Ce qu’on découvre et qu’on aime tout de suite, c’est d’abord, signe indispensable du bon roman, un cadre : une petite ville du Texas – la province profonde d’un Maupassant de là-bas, croquée au millimètre ; paysages, quartiers, odeurs, couleurs du ciel, et – peut-on dire – humeurs : « sud-est du Texas ; ses lits de rivière vaseux, ses grands arbres, ses chemins de fer abandonnés, et ses derricks rouillés » ; quelques fortes identités, s’éclairant ça et là, comme autant de réalités sociologiques : vieilles dames, sauce anglo-texane, à peine retouchées Agatha ; pasteur épiscopalien, ayant perdu la foi ; ailleurs, quelques Baptistes ; familles pauvres qui traînent « de l’autre côté de la voie de chemin de fer » ; riches rues, un brin mystérieuses : « la demeure, fin XIXème, la plus grande et la plus ancienne de Bass » ; convoitises confites… L’air est irrespirable ; on sent au degré Celsius près la température, une brise – enfin ! On ruisselle d’heure en heure, en ce 31 Décembre 1999, seule journée du roman… unité de temps et de lieu ; atmosphère serrée d’un bon Tennessee William… à priori, plus bonhomme.

Nous passons cette journée – fin de millénaire ; attente des festivités, en compagnie d’une petite poignée d’Américains, qu’on inviterait bien au coin de notre canapé : il y a là – au hasard – Bobbie Blankenship, brave copine passionnée d’antiquités, qu’on imagine un peu ronde ; le préféré sera pour nous tous, ce beau noir, John Jasper, ancien champion de foot, reconverti dans la sherifferie locale, traînant une vieille blessure dont on se doute, peu à peu, que… et puis, Claudia Jean, la fille-retour de fugue, celle qui en sait un bout, et cherche l’autre bout… un peu, nous toutes, quelque part… enfin – surtout, avant tout ! Il y a Faith Bass : « le dernier jour du millénaire, après une révélation divine, Faith Bass Darling organisa un vide-grenier. Étant donné qu’elle ne s’était pas entretenue avec le Tout Puissant, depuis vingt ans, et qu’elle était la personne la plus riche de la ville, la décision avait de quoi surprendre »… vous tiendrez là, dès la dernière goutte de ce livre avalée, un de vos personnages littéraires les meilleurs, de ceux qu’on garde au fond de la bibliothèque, dont on parle, comme s’ils faisaient partie de la famille ; en un mot, ceux qu’on cajole ! 82 ans, encore de l’allure : « fameux regard en accent circonflexe » ; un passé confus, qui se mélange, ne passe pas : « ses souvenirs n’étaient plus une vague, mais un train, et certains avaient pris un aller simple pour l’oubli »… La dame est avancée en Alzheimer, et sa cuisine ressemble à son pauvre cerveau-foutoir. Du coup, ses meubles, objets précieux, sont étalés, bradés, comme autant de liens avec sa vie qu’elle découd, disperse ; foire à tout va, où les gosses aux mains sales des « mauvais quartiers » s’envolent avec des pièces de musée, contre 10 dollars, parfois moins.

La construction du livre amarre chaque chapitre par « son » objet de prix, posé au coin de la pelouse du vide-grenier : « collection de lampes Tiffany : 44 lampes, en vitrail de couleur ; dessinées par Louis Confort Tiffany ; signées ; New York, 1925/1939 environ ; valeur ; 400000 $ ». Un petit laïus – précision froide de salle des ventes – trace l’histoire familiale de la merveille ; mettant, impeccable, l’ordre que la tête entremêlée de notre Faith Bass ne sait plus produire. Cette constante dichotomie objets situés/mental entourbillonnant, est une vraie réussite ! formidable visage ; pertinence médicale ; d’une Faith Bass en déroute.

Comme dans l’Agatha, qu’on attendait, l’enquête est haletante ; on piste des morts suspectes, violentes ; des différends familiaux de forte houle ; on cherche une bague « qui lui avait coûté toute la famille qui lui restait »… on rit ; humour constant ; écriture délicieusement acide, d’un regard qui connaît tellement bien ses personnages et son Texas, qu’on s’interroge évidemment sur cette auteure, qui fut aussi – tiens ! journaliste ; mais, c’est pour mieux s’émouvoir et respirer les « vraies choses humaines et tendres » qui glissent entre les services d’argent poinçonné et les secrétaires à cylindres (avec tiroirs secrets… chut !)…

Une sortie ce dimanche ? Un vide-grenier dans votre coin ? Il y a fort à parier que vous chercherez à voir, passant dans le soleil, cette attachante vieille dame, à qui John Jasper demandait « en voyant les meubles s’étendre à perte de vue : “vous déménagez, madame Darling ?”– ça dépend ce que vous appelez déménager… », disait « cette Faith oublieuse qui profitait de ces rayons matinaux, telle une madone insolente avec sa cigarette au bout des doigts et un chapeau de paille en guise d’auréole »

 

Martine L. Petauton


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A propos de l'écrivain

Lynda Rutledge

Lynda Rutledge est une Texane, qui fut journaliste avant de se consacrer à l’écriture ; Le dernier vide-grenier est son premier roman.

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

Responsable du comité de rédaction

 

Chargée des relations avec les maisons d'édition

Présidente de l'association "Les amis de la Cause Littéraire"

Martinelpetauton@lacauselitteraire.fr

 

Professeure d'histoire-géographie

Rédactrice en chef du Webmag "Reflets du Temps"

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)