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Le dernier stade de la soif, Frederick Exley

Ecrit par Frédéric Saenen 15.05.11 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Roman, USA, Monsieur Toussaint Louverture

Le Dernier stade de la soif, Préface de Nick Hornby, 446 p., 23,50 €

Ecrivain(s): Frederick Exley Edition: Monsieur Toussaint Louverture

Le dernier stade de la soif, Frederick Exley

Par le soin qu’ils apportent à leur travail, certains amoureux du livre ébranlent le préjugé si commun qui consiste à ne voir en l’éditeur qu’un illettré doublé d’un mercanti « vendeur de papier ». Monsieur Toussaint Louverture fait partie de cette noble coterie. Le dernier titre inscrit à son catalogue, déjà riche, offre à tous points de vue un incomparable bonheur de lecture.
Il y a l’objet d’abord, que l’on est surpris de dénicher dans une FNAC, isolé en marge des tables débordantes de jaquettes tapageuses et aguicheuses ; isolé, mais enfin, présent. C’est ce qui s’appelle une trouvaille. La couverture est d’un sobre carton gris foulé, dans lequel les caractères typographiques s’enfoncent de quelques microns, donnant à l’ensemble un troublant effet de relief. Et que dire de ce stupéfiant portrait, composé par la mosaïque des lettres d’un nom énigmatique, comme ressassé à l’envi par la figure contrariée que sa répétition maniaque dessine ?
En dernière page, un achevé d’imprimer, qu’on serait tenté de rebaptiser « colophon » au vu de sa sophistication déférente, nous apprend que « l’ouvrage ne mesure que 140 mm de largeur sur 195 mm de hauteur, et son dos, 23 mm ». « Néanmoins, il est immense » s’empresse d’ajouter son maître d’œuvre. Et il n’est que d’aborder la première page pour volontiers le croire sur parole…

Le Dernier Stade de la soif est bien le grand roman américain que l’on nous promettait en quatrième de couv’. La biographie transposée que publia Frederick Exley en 1968 se savoure comme un enregistrement de Charlie Mingus : elle a en commun avec cette musique la sombre jubilation, le mordant, l’énergie du désespoir – qui est souvent la plus puissante, la détresse aussi.
Il y est question d’alcoolisme, de dépression, d’internement psychiatrique, de fanatisme footballistique ; afin de donner le contrepoint de cette œuvre atypique, on invoquera en toute logique les mânes de Bukowski et d’autres lumineux loosers tels que seules les lettres américaines purent en fournir. Mais à bien y regarder, on s’aperçoit qu’Exley n’est pas dans la mouvance de la « poésie barfly » ; il en est en fait l’un des premiers germes.
Plus apte à l’errance qu’à la rentabilité, obsédé par l’image de Gifford, le fantastique footballeur qu’il aurait pu (ou dû) être, Frederick Exley se laisse dériver et rencontre ainsi sur sa route 666 un lot de personnages tous plus abracadabrants les uns que les autres. Au terme de cette chevauchée fantastiquement minable, il aura goûté aux déceptives illusions du succès, côtoyé la folie humaine durant un séjour asilaire digne de Vol au-dessus d’un nid de coucou, appris à aimer et surtout à désaimer. Pour solde de tout compte, une haleine chargée et quelques années à vivre qui s’annoncent comme une interminable gueule de bois.
Sa conscience spongieuse, Exley la triture et l’essore sous nos yeux. Il lui fait dégorger les litres d’alcool dont elle est imbibée, les larmes de joie ou de douleur qu’il a épongées sur ses joues selon les résultats de son équipe favorite (les Giants), ce flot de sang vermeil que l’on se met à pisser des narines quand on se fait mettre la tête au carré et qu’on l’a bien cherché, enfin une encre d’une densité dont on se prend à rêver qu’elle revienne enfin imprégner les buvards des écrivains germanopratins.
Le rire est souvent au rendez-vous, comme à chaque fois lorsque l’on affronte un esprit dont la lucidité est à ce point confondante. Mais ce qui marque surtout le lecteur, c’est la profondeur des constats formulés à propos de l’existence et du destin. Exley, s’il sombra dans un relatif oubli après ce retentissant premier opus, méritait d’être aussi pleinement réhabilité et magnifiquement traduit. Car n’a-t-il pas réussi le tour de force de prouver que la déchéance pouvait aussi être un grand mythe américain ?

 

Frédéric Saenen


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A propos de l'écrivain

Frederick Exley

Frederick Exley, dit « Fred » Exley (28 mars 1929 – 17 juin 1992) est un auteur américain qui est devenu célèbre grâce à son premier roman, Le Dernier stade de la soif (en version originale : A Fan's Notes).

A propos du rédacteur

Frédéric Saenen

Poète, critique littéraire pour Le Magazine des Livres, Gavroche

- Le Bulletin célinien, ou sur le site Parutions.com En 2010, il publiera

- Un « Dictionnaire du pamphlet en France » aux Editions Infolio ainsi qu'un recueil de nouvelles aux Editions du Grognard.