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Le cœur est une place forte, Marie Hélène Prouteau (par Jacqueline Saint Jean)

Ecrit par Jacqueline Saint-Jean 27.03.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Le cœur est une place forte, éditions La Part commune, mars 2019, préface Dominique Sampiero, 148 pages, 14 €

Ecrivain(s): Marie Hélène Prouteau

Le cœur est une place forte, Marie Hélène Prouteau (par Jacqueline Saint Jean)

« C’est une histoire de livret perdu, une histoire de revenance ». Au cœur du livre, le livret militaire du grand-père, perdu dans la bataille de Maissin, en 1914, retrouvé 50 ans plus tard dans un grenier en Belgique. Un livret jamais oublié par l’enfant : « elle y a logé son rêve ». Il aimante ici la mémoire et les mots. Relique d’une hécatombe, béance de l’oubli, palimpseste des silences à déchiffrer, veilleur d’Histoire, il instaure un « pacte » entre l’auteure et son grand-père, devient chambre d’échos, résonance des voix qui traversent le temps et les ténèbres. « N’est-il pas de ces choses singulières qui portent plusieurs mondes ? ».

Peu à peu, sous les doigts, le vieux livret s’anime, frémit, soupire, vibre de présences, s’ouvre à d’autres mémoires. Car « écrire, c’est écouter des silences » (Jabès, en exergue). L’auteure se met à l’écoute, avec lucidité, empathie et courage. Elle se met en quête de vérité, elle veut traverser « les couches de silence », questionner l’Histoire. Il lui faut plonger dans les archives, témoignages, historiens, photos sépias, lettres, cartes postales, musées, lieux des combats, mais aussi se laisser pénétrer par la parole des poètes, les œuvres des musiciens, peintres, cinéastes, qui tentent de sublimer l’horreur.

En phrases denses et brèves, comme écrites parfois souffle coupé face à l’enfer, dans un temps haché par la violence, Marie-Hélène Prouteau s’affronte à l’insoutenable, ranime des présences vives, des récits bouleversants, tel ce « fossoyeur de quinze ans » contraint de jeter les cadavres à la fosse, ou Sara la douce qui apaise les moribonds. Elle veut leur « donner chair et visage », les nommer, traverser leurs épreuves. Respiration vitale, l’écriture ouvre des trouées fugaces, clairières lumineuses sur des fragments de monde habitable, moissons, rires d’enfants, odeurs, pulsations, poussées vitales, « un peu de la vie qui fait son petit bruit d’avant ». Dans les yeux de ceux qui partent, de ceux qui se souviennent, de ceux qui étreignent l’instant avant le pire, tel ce jeune homme ébloui face à l’arbre, « sentinelle d’espoir », en un moment lumineux où « les mains gravent le soleil riant dans la futaie ».

D’une guerre à l’autre, le second volet, Sous les pierres, la mémoire, avec la même force d’évocation, lève la mémoire de Brest bombardée, arasée, amputée de son avant. A travers la Barbara de Prévert, le vécu de l’enfance après la guerre, ses images gravées, les traces, les témoins, l’explosion terrible de l’abri de Sadi Carnot, l’incroyable traversée du calvaire breton offert à Maissin, « douleur sublimée dans le don magnifique ». Peintres, musiciens, poètes viennent donner vie et souffle aux archives. Inoubliable vision fantastique de l’ancienne Brest enfouie en sous-sol, enracinant la ville neuve. Comme dans le livre sur Nantes, l’écriture tend ses fils à travers les siècles et les frontières, relie des cités dévastées, Sarajevo, Dresde, Beyrouth, Alep, l’antique Ur. Du Stabat mater de Pergolèse à Prévert ou au chœur russe, la musique fait monter la mélopée de la souffrance humaine, le chant sumérien mis en musique par un créateur tchèque scande l’« oratorio de la grande nuit des ruines ».

Loin de nous désespérer, cette intense quête de mémoire, à la fois fragmentaire et portée dans une unité puissante, nous ramène à ce beau titre de Paul Celan qui a le dernier mot. Ne pas abdiquer, garder « le courage qu’il faut pour se relever », traverser les décombres, persévérer. Le cœur doit résister, réinventer la vie. Dans un final irradiant d’énergie, l’auteure accueille en elle le souffle des disparus, relie le poète et la grand-mère magnifique, « celle qui veille à la proue du monde », incarnant tous deux, malgré leurs épreuves, cet esprit d’amour et de résistance.

Lire un tel livre est à la fois bouleversant et vivifiant, car il cherche « une force pour devenir humain ». Il a ce pouvoir qu’elle prête à la poésie, « cette incroyable faculté de faire revivre ce qui est perdu, de faire vibrer à nouveau la corde de la vie et du temps ».

 

Jacqueline Saint-Jean

 


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A propos de l'écrivain

Marie Hélène Prouteau

 

Marie-Hélène Prouteau née en 1950 à Brest est une femme de lettres et critique littéraire française. Elle est auteure de romans, de récits de prose poétique, La Petite plage (La Part Commune, Rennes, 2015) et La Ville aux maisons qui penchent (La Chambre d’échos, Paris, 2017), Le Coeur est une place forte (La Part Commune, 2019, préface de Dominique Sampiero). Elle écrit dans des revues comme Europe, Place de la Sorbonne et dans diverses revues en ligne.

 


A propos du rédacteur

Jacqueline Saint-Jean

 

Née dans les Côtes d’Armor, Jacqueline Saint-Jean vit près de Tarbes. Membre du comité de rédactiond’Encres Vives, co-fondatrice puis rédactrice jusqu’en 2009 de Rivaginaires, revue engagée pendant trente ans dans nombre d’actions poétiques avec peintres, musiciens, autres partenaires. Elle a souvent participé à des projets d’écriture à l’école, dans les bibliothèques, les associations, et animé de multiples ateliers d’écriture. A publié une trentaine d’ouvrages, poésie, un roman, des livres d’artistes, et beaucoup de textes, articles et lectures dans diverses revues et sites. Prix Max Pol Fouchet 1999 pour « Chemins de bord » et prix Xavier Grall 2007 pour l’ensemble de l’œuvre. Son écriture crée une « étrange alchimie des apparences et de l’intériorité », selon Gilles Lades. Et Marie-Josée Christien l’évoque ainsi : « Le texte se tend, juste et plein. Dans une économie de mots, il luit de toute sa lumière. Il ne développe pas. Il n'a aucune vérité définitive à conquérir. Il s'efface, insaisissable, entre éphémère et infini, entre nuit et lumière. Il respire, scintille, résonne "vers les chemins de l'intérieur, où les tracés se perdent".