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Le Balcon, Cécile Delîle

Ecrit par Emmanuelle Caminade 03.11.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Le Balcon, éd. du Petit pavé, octobre 2015, 210 pages, 20 €

Ecrivain(s): Cécile Delîle

Le Balcon, Cécile Delîle

 

 

C’est une belle histoire d’amour et de peinture, d’amour de la peinture, que nous conte Cécile Delîle, retraçant dans ce troisième roman les six années d’intimité et de complicité intellectuelle et artistique qui unirent Edouard Manet et Berthe Morisot. Six années au cours desquelles, du Balcon de leur rencontre (1868/1869) à Berthe Morisot à l’éventail (1874) marquant leur séparation tant amoureuse que picturale, Manet peignit pas moins de douze toiles représentant Berthe, son modèle préféré : en pied ou en buste, assis ou couché, de face, de profil ou de trois-quarts… Des années capitales dans la maturation d’une artiste hors normes à laquelle contribuèrent, outre Manet, sa sœur Edma qui abandonna la peinture pour le mariage mais resta son plus fidèle soutien et tous ses amis peintres qui l’encouragèrent, sans oublier son futur mari Eugène, le frère aîné de Manet, amoureux de sa peinture comme de l’artiste.

Cécile Delîle nous fait partager son admiration pour la passion, la vitalité et la liberté de cette femme et artiste rebelle et déterminée qui lui semble si proche. Une femme superbe, sensible et raffinée, et d’un grand talent qui réussit à imposer ses choix à une époque où cela n’était pas facile pour son sexe et à devenir une figure marquante et reconnue de l’impressionnisme naissant, injustement laissée dans l’ombre ensuite par l’histoire de la peinture. Et si l’auteure ne doute guère que cette liaison profonde des deux peintres fut consommée, même s’il n’en reste aucune preuve, elle ne se laisse pas piéger par ce parti-pris de départ annoncé dès l’introduction qui relève d’une intuition puisée sans doute dans la correspondance de Berthe Morisot avec sa famille et ses amis dont elle s’est largement inspirée dans ce livre et d’une observation attentive des toiles de Manet : « Quand on ne peut pas dire à une femme qu’on l’aime [Manet était marié et n’aurait jamais abandonné sa femme], on le dit à la terre entière et sa toile était sa seule issue possible ».

Bien qu’effaçant la présence du moindre chaperon pendant les séances de pose du Balcon, l’auteure laisse toujours subtilement planer l’ambiguïté et on n’est jamais sûr que cet amour ne se soit consommé autrement qu’à travers la peinture : « S’aimer entre le couteau et la brosse du pinceau, s’aimer sur la palette de rouge et de bleu mélangés, s’aimer dans le silence de l’atelier… Qui saura donc que nous nous sommes aimés ? »

Et, c’est à travers un récit replaçant, imaginant l’élaboration de ces toiles – et de celles de Berthe – dans leur contexte, les décrivant et les analysant, qu’elle saisit de manière passionnante l’évolution des deux peintres et de leur peinture allant de pair avec celle de leurs relations.

Nous passons ainsi de l’éblouissement et de la proximité des débuts à un éloignement progressif (auquel l’arrivée d’Eva Gonzalès, une jeune élève peintre et modèle de Manet, et les graves événements politiques de 1870/1871 ne furent pas étrangers), à une double rupture. Berthe participera en effet avec ses amis à la première exposition de ceux qu’on appellera les Impressionnistes, et Manet, peintre antiacadémique préférant paradoxalement rechercher la gloire dans les salons officiels, refusera de servir leur modernité et leur cause :

« Notre cause ? Je refuse la dictature de la lumière et le despotisme de la couleur. Fichue couleur ! Je sais qu’elle vous va à merveille, mais je ne peux me fier uniquement à mes sensations pour peindre un tableau, ce n’est pas mon tempérament, comprenez-le. J’ai besoin du noir de ma palette et cette juxtaposition de petites touches colorées par moment m’exaspère. Je n’ai pas le talent de les faire vibrer aussi bien que vous, mais je suis heureux que vous puissiez enfin exposer, ce n’est pas un hasard ».

Et Berthe Morisot épousera le frère du peintre la même année. Plus jamais elle ne posera pour Manet et les deux grands artistes poursuivront chacun de leur côté leur carrière.

Mené au présent de narration de manière très alerte, Le Balcon alterne habilement récit, descriptions, dialogues et un échange de lettres entre les deux sœurs où elles se livrent avec une sincérité touchante. Cécile Delîle y fait revivre toute une époque au fourmillement artistique et culturel intense. Outre les ateliers de Manet et de Berthe – dans le cabanon de jardin de la maison des Morisot à Passy –, elle nous fait visiter Paris, ses monuments et ses jardins, les lieux incontournables où se rencontrent les artistes, les écrivains et les musiciens ; fréquenter aussi les salons bourgeois animés de Mme Morisot ou des Manet où se réunissent toutes les célébrités et même cette avant-garde qui sera par la suite consacrée. Elle nous transporte par ailleurs sur les bords de Seine si prisés des Parisiens et des peintres et nous entraîne sur la côte à Fécamp où les deux familles passent leurs vacances, à Lorient puis Cherbourg où réside Edma après son mariage.

Eminemment pictural par son sujet, ce roman l’est de plus dans sa texture même, le narrateur adoptant un regard de peintre épousant le plus souvent celui de Berthe, dans un style sensible aux formes, aux couleurs et aux jeux de lumières, empli de sensibilité et de sensualité. Empli de vitalité à l’instar de son héroïne.

Un très bel hommage à Berthe Morisot et à Manet.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Cécile Delîle

 

Cécile Delîle est née en 1968 et vit aux portes de la Normandie. Elle a publié un premier roman sur ses années d’enseignante dans les quartiers sensibles. Laure, Flaubert et moi... Maupassant est son deuxième roman.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.