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Lars Eidinger, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 01.12.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Lars Eidinger, par Matthieu Gosztola

 

 

Soit la fin des années 1990.

Lars Eidinger est étudiant à l’Académie d’art dramatique Ernst-Busch de Berlin, « la plus prestigieuse école de théâtre d’Allemagne ».

Un jour, il doit, au cours d’un exercice, réciter le monologue de Franz Moor, dans Les Brigands de Schiller.

« Il s’assied sur une chaise et, pendant une minute, suce un bonbon ». Sans dire un mot. « C’est long, une minute de silence. Quand elle s’achève, Lars Eidinger dit la première phrase : “Das dauert mir zu lange” (“Il me prend trop de temps”) ».

Soit le début des années 2000. Soit Lars Eidinger.

Hamlet dans la mise en scène de Thomas Ostermeier est créé en 2008 dans la Cour d’honneur, au festival d’Avignon, avec Lars Eidinger dans le rôle-titre. Cette mise en scène tourne depuis dans le monde entier, et la pièce est jouée invariablement à guichets fermés. « À Avignon, c’était un spectacle. À Berlin, c’est un show de Lars Eidinger, qui suscite des folies ».

Imaginez la scène. Un soir, Lars Eidinger joue Hamlet, à la Schaubühne de Berlin. « Au cours de la représentation, trois jeunes filles se lèvent. Lars Eidinger les voit, il s’arrête de jouer et leur demande pourquoi elles s’en vont. “Weil’s scheisse ist ! (“Parce que c’est de la merde !”), répond l’une d’elles en partant. Lars Eidinger quitte le plateau en courant, et il suit les jeunes filles dans le foyer. Il veut leur parler, comprendre ce qui ne leur plaît pas. Pendant ce temps, les spectateurs attendent. Privés d’Hamlet. Quand il revient, Lars Eidinger leur raconte ce qui s’est passé. Et il reprend son rôle » (Le Monde, 30 juin 2015).

Fut pour le comédien une révélation un spectacle de Romeo Castellucci intitulé Hypérion (2013) dont le début montre un chien aveugle réagissant aux frémissements de la salle. « Mon jeu est du même ordre, avance Lars Eidinger. Je suis sensible à tout ce qui m’entoure, pas seulement à mes partenaires. […] Le public est mon miroir comme je suis le sien. Pour être un art de l’instant pur – ni avant ni après –, le théâtre doit être un dialogue constant entre l’acteur et son public. Comme dans une situation sexuelle idéale, où l’on réagit à l’autre, où l’on ne fait qu’un seul corps ». Et d’ajouter : « Ce qui m’intéresse, c’est l’immédiateté que les gens viennent chercher au théâtre. Elle a beaucoup à faire avec la vie, à laquelle seule la mort donne un sens. Ce que je recherche, dans le jeu, c’est le côté animal, incontrôlable, que peuvent avoir des enfants sur scène, et qu’ont des acteurs qui pour moi sont des modèles, Marlon Brando ou Gérard Depardieu ».

« Le pire qu’il ait fait ? », s’interroge Télérama. « Sortir de scène avant le combat final d’Hamlet, s’asseoir dans la salle de la Schaubühne et haranguer le public : “Pourquoi voulez-vous que j’y retourne puisque l’on va me tuer ?” […] C’était long. […] Mes compagnons étaient agacés et le public me criait d’y retourner. […] Ce soir-là, la troupe empruntait des chemins routiniers ; j’en ai eu marre ».

« Nous avons découvert [Lars et moi] un pays nouveau pendant les répétitions, confie Ostermeier. Où tout est possible, où aucune interprétation n’est plus juste qu’une autre. Si mauvais goût il y a, c’est celui du personnage, jamais du comédien. Or Lars est capable d’assumer le plus mauvais goût qu’on puisse imaginer. C’est parfois génial, parfois affreux – alors on en discute –, mais c’est grâce à cela qu’il fascine tant ». Et de conclure : « Je suis complètement pour cette fête de l’instant qu’est devenu Hamlet ».

Toutes celles, tous ceux qui ont travaillé avec Lars Eidinger s’entendent sur le fait que c’est un comédien de génie.

Il y a dans son jeu une animalité et une minéralité qui sont cette présence pure grâce à quoi peut se dire quelque chose de la beauté, de l’absolu qu’il y a à exister, ici, maintenant, sur cette terre, en lien insécable avec d’autres corps, d’autres consciences, d’autres inconscients.

 

Matthieu Gosztola

 

Richard III de William Shakespeare, mise en scène Thomas Ostermeier, en allemand surtitré, a été joué du 21 au 29 juin 2017, Odéon 6e, avec Thomas Bading, Robert Beyer, Lars Eidinger, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach, David Ruland et le musicien Thomas Witte.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com