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La Trinité bantoue, entretien avec Max Lobe

Ecrit par Valérie Debieux 10.07.15 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

La Trinité bantoue, entretien avec Max Lobe

 

« Mwána vit dans un pays au cœur de l’Europe, avec ses cousins blancs qu’il connaît bien. Certains parmi eux sont décidés à chasser les moutons noirs de leur territoire. La traque est lancée, les esprits s’échauffent. C’est dans ce contexte que Mwána cherche un emploi. Et rien n’est gagné. Le jour où il décide de dépenser ses derniers centimes pour entendre la voix de sa mère restée là-bas, au Bantouland, sa vie se fige dans une parenthèse douloureuse. Mwána ne la reconnaît plus. Ah Nzambé ! Il traverse des moments cailloux dont il sait malgré tout savourer le sel, grâce à son esprit vif et profondément joyeux, grâce à Ruedi le rouquin, à Madame Bauer la passionaria, ou encore grâce à Kosambela, sa sœur très catholique. Avec La Trinité Bantoue, Max Lobe précise et approfondit cette écriture inventive, chatoyante et visuelle initiée dans 39, rue de Berne qui l’a révélé comme un auteur prometteur (Quatrième de couverture) ».

 

Valérie Debieux : Max Lobe, vous êtes arrivé en Suisse à l’âge de 18 ans, vous avez étudié au Tessin et vous êtes l’auteur de deux romans. Qu’est-ce qui vous a incité à écrire des romans ?

Max Lobe : Le désir de prendre la parole. Le désir de dire ma réalité, la mienne, mais aussi celle de ceux qui m’entourent. J’ai souvent parlé dans certaines interviews de désir de dénoncer. Non. Je récuse ce terme aujourd’hui, dénoncer. Je comprends aujourd’hui que la logique de la dénonciation n’est pas forcément égale à celle de la prise de parole. Je souhaite inviter à la réflexion d’ensemble, que l’on se pose des questions et peut-être, en aval, dénonce.

 

Valérie Debieux : Vous vivez en Suisse. Vous parlez couramment trois de nos langues nationales (français, allemand, italien). On peut dire que vous êtes devenu un parfait helvète ! Je dirais même plus, « plus suisse que nos suisses » ! Qu’est-ce qui vous a séduit en arrivant en Helvétie ?

Max Lobe : Je ne parle pas aussi bien l’allemand que le français et l’italien ou l’anglais. Mais c’est une langue que j’aime beaucoup et que je voudrais davantage pratiquer. Ce qui m’a séduit ? Je ne sais pas trop. Je suis arrivé en Suisse pour trouver une partie de ma famille et continuer mes études. La Suisse est un ensemble de très beaux pays. J’aime les découvrir et les apprécier, chacun dans sa particularité culturelle, religieuse, linguistique. Je ne sais pas, c’est peut-être ce qui m’a séduit.

 

Valérie Debieux : En vous lisant, j’ai eu grande joie à découvrir vos métaphores, telles que « les pieds dans la gadoue jusqu’au pétrole », « grand comme trois mangues qui font du cirque », « on ne peut pas demander le tapioca et l’argent du sucre », « pas de quoi faire un ragoût de mouton », « est-ce que la neige lave le ventre » ou encore « la poule picore en fonction de la grosseur de son gosier », « il avait crié comme un rat palmiste pris au piège », « la hyène qui passe son temps à hurler n’aura jamais sa proie ». Votre langue possède des expressions imagées magnifiques. Parmi toutes celles-ci, quelle est celle que vous préférez et pourquoi ?

Max Lobe : C’est difficile de répondre à cette question (rires). J’ai grandi avec les proverbes et les paroles de sages, entendez les aînés. Souvent, au lieu de dire tout un monde, on dit juste un proverbe qui en est le résumé. Je crois que le proverbe que j’utilise le plus souvent est celui que ma mère m’a toujours dit depuis ma tendre enfance : « on ne mesure pas la profondeur d’un fleuve avec son doigt ». En gros, ne jamais être superficiel lorsqu’on essaye de traiter un problème. Il faut creuser, aller plus loin. Et cette pensée m’aide beaucoup dans l’écriture.

 

Valérie Debieux : Au Bantouland, on dit « il n’y pas de malheur sans bonheur ». Quel est le dicton qui s’accorde, selon vous, le mieux à l’esprit suisse ?

Max Lobe : C’est quoi l’esprit suisse ? L’esprit grison est-il identique à l’esprit zurichois, fribourgeois ou genevois ? L’esprit genevois est-il identique à l’esprit carougeois ? Si je devais trouver un dicton pour la République de Genève qui fête cette année son bicentenaire d’entrée dans la Confédération helvétique, je dirais peut-être : « Le chien ne changera jamais sa manière de s’asseoir ». En lisant l’histoire de cette République, on se rend bien compte que Genève reste Genève. Un morceau de richesses et de contradictions : une philosophie d’ouverture et d’accueil égale à un ressentiment anti-frontalier, une philosophie de solidarité égale à un calvinisme pur et dur et donc au rejet de la pauvreté (malgré la dette abyssale du canton). Et des exemples comme ceux-là, on peut encore en citer.

 

Valérie Debieux : Dans votre ouvrage, il est aussi question de culture culinaire africaine. Quel est le plat préféré de votre pays d’origine et avec quel poème souhaiteriez-vous l’associer ?

Max Lobe : J’ai une mémoire fragile, surtout lorsqu’il s’agit de poèmes. J’en lis, mais je ne suis pas en mesure de les retenir au point de les réciter. J’admire beaucoup ceux qui le font. Il y a des poèmes que j’ai lus, plus jeune. Je pense notamment à ceux de Prévert ou de Hugo ou encore de Césaire. Mais je ne sais pas lequel irait avec mon plat préféré, le ndolè.

 

Valérie Debieux : Quelles sont vos influences littéraires ?

Max Lobe : Aujourd’hui je lis un peu de tout, les littératures latino-américaines, nord-américaines, européennes, asiatiques (japonaises notamment). Mais je suis particulièrement attentif aux littératures africaines (incluons Haïti et les Antilles). Je trouve qu’il y a là, souvent, un souffle particulier, un propos qui me touche particulièrement. J’ai découvert les classiques des littératures suisses sur le tard. Celui qui m’a le plus marqué est C.F Ramuz. Les littératures suisses d’aujourd’hui sont un bouquet de fleurs. Les auteurs et les thèmes sont passionnants.

 

Valérie Debieux : Quels sont les écrivains du continent africain qui vous touchent particulièrement en tant que lecteur ?

Max Lobe : Ils sont nombreux : Sony Labou Tansi, Mongo Beti, Calixthe Beyala, André Brink, Alain Mabanckou, Chimamanda Ngozi et bien d’autres.

 

Valérie Debieux : Votre ouvrage a déjà parcouru un très beau chemin, de nombreux lecteurs vous ont lu en francophonie et « La Trinité bantoue » est actuellement en lice pour le Prix littéraire de la Porte Dorée. Êtes-vous déjà en route pour un nouveau voyage littéraire ?

Max Lobe : Mon prochain roman paraît en 2016, un récit sur la guerre d’indépendance du Cameroun.

 

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

Max Lobe : Que dire ? Oui. Vous parliez tout à l’heure de prix… C’est toujours un immense plaisir de recevoir un prix surtout lorsqu’on est comme moi, dans une logique de professionnalisme de l’écriture : voici près de deux ans que je ne fais que ça, écrire et vivre autour des lettres. Je me rends compte que dans cette logique, justement, on se laisse moins dominer par le rêve de la récompense, du moins immédiate. Ce qui est important pour moi aujourd’hui, c’est la construction de quelque chose. Je ne sais pas si j’y parviendrai. Je prie que mes morts me donnent de la force pour y arriver.

 

Entretien mené par Valérie Debieux

 


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A propos du rédacteur

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com