Identification

La Toussaint, par Pierre Perrin

Ecrit par Pierre Perrin 22.10.15 dans La Une CED, Bonnes feuilles, Ecriture

La Toussaint, par Pierre Perrin

 

Pour ce jour sans couleur, sans espérance, on s’assemblait au village, propres, en habits du dimanche. Les cloches sonnaient le glas. On fêtait la mort. Bientôt, la solitude au coude à coude ébranlait le cortège.

Pour descendre au cimetière, un curé d’âge mûr, derrière la lourde croix que portait un enfant vêtu de blanc, psalmodiait du grégorien que les vieilles surtout, chevrotant le malheur, répétaient en chœur.

Passé les premiers rangs, on rêvait souvent. Certains osaient bavarder. La récolte bréhaigne, un veau crevé, les labours en retard, les bornes baladeuses... On s’était déjà tant démené dans la poussière de l’été.

Cependant près des portes, chacun se ressaisissait. Un silence incrédule envahissait la foule ; le sable seul, pioché de frais, crissait ; les branches des pins attiraient des corbeaux. Chaque famille fixait sa tombe.

C’était un père, un frère, une mère, une sœur. La guerre avait couché l’un ; le devoir fait les martyrs. Les autres, c’était la rivière en furie, un grand arbre à la renverse ou le simple harassement, à tout âge.

Au bout des patenôtres, de l’hébétude, de l’imposture parfois, un pèlerin détournait le regard, un voisin risquait un signe, une belle femme souriait, tandis que les veuves redoublaient de sanglots presque à l’unisson.

Enfin le curé, d’un coup sec, refermait son missel. D’un grand geste il se signait et, dans un demi tour militaire, il poussait devant lui la croix en broyant l’épaule de l’enfant de chœur qui partait au galop.

Souvent il faisait froid. Parmi les allées, sous l’agitation, les hommes ajustaient leur béret pour s’élancer gravement.  Vaincues, les filles soutenaient leur mère en pleurs. La douleur, les hommes la leur abandonnaient.

Et l’on entendait, depuis la route, se refermer les grilles dans un miaulement de rouille. Le village réaspirait son monde. Midi allait fumer dans les assiettes. C’était tout, jusqu’au prochain enterrement.

 

Pierre PerrinLa Vie crépusculaire, prix Kowalski de la ville de Lyon, Cheyne éditeur, 1996, épuisé

  • Vu : 1117

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

Lire tous les articles de Pierre Perrin