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La supercherie (6), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 16.10.18 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La supercherie (6), par Ahmed Yahia Messaoud

 

03

L’époque était aux ouvrages architecturaux. La petite majesté du pays s’est mise à la construction, à coopérer avec les briqueteries. Des édifices majestueux, des monuments, des symboles, des statues des héros d’hier, des bustes en bronze, des dalles, des mosquées à héberger toutes les divinités que ce monde a connues. Une urbanisation éventrée, la ville prenait l’apparence d’un accident. Des tailleurs de marbres affluaient, des Michel Ange à la chaîne. Des équipes de peintres, plâtriers, venaient de partout et de juste à côté pour réaliser les grandes fresques… Ils seraient payés au mètre carré. La concurrence était rude entre tous ces artistes. Il se pratiquait comme des campagnes de sabotage entre les entrepreneurs. Ces derniers s’organisaient en familles, des Médicis en abondance. Tout compte fait, cela donnait du travail aux Botticelli, aux Da Vinci, aux Michel Ange, aux Raphael de notre grande nation nationale malgré tout. La gouvernance avait dans l’idée de nous pondre un ou deux Galilée.

Les passants et occupants de la place publique se mêlaient aux ouvriers des chantiers éventrés, qui jamais ne cicatrisaient. Les brouettes se croisaient continuellement, les pioches, les outils, les camions, les machines. Chaque engin, chaque brouette, chaque homme, chaque manœuvre, chaque femme évitait une collision avec le reste. Le reste ! Pas grand-chose à dire vrai. L’effort de manger, on se croirait dans les intestins d’une bête géante, comme dans une grossesse douloureuse d’une mère qui vivait dans le regret de ne pas avoir avorté quand il était encore temps. On peut bien s’en passer de vivre, mais il y a des dates pour débarquer, et des dates pour se tirer. Ce n’était que ça ! Une affaire de calendrier.

Quantité de nègres envahissaient la place, depuis quelque temps déjà, paraît-il. Ils s’ameutaient en gueulant un charabia incompréhensible, un dialecte diarrhéique en attendant qu’on vienne leur proposer du travail. Les autres, nous autres, les indigènes (même pour ce statut d’indigène on devait passer par la politique, c’est une lutte de tous les jours pour qu’on soit reconnu comme tel). Nous, les autochtones blonds éclatants, aux yeux bleus. On appelait ces nègres les Africains. Certains les considéraient comme des envahisseurs concurrents, des Botticelli cramés par un morceau de soleil d’autre part. D’autres, les plus instruits, les intellos, les voyaient comme des réfugiés. Il faut bien que ces gens-là, les intellos, soient dans l’actualité. Le mot « réfugié » était sur France-24 tout le temps. Cependant, en somme, tout le monde s’accordait à dire très démocratiquement qu’ils étaient des Africains porteurs de maladies impudiques. Des maladies pas dignes de la nation de l’Islam, saine et propre, une nation où il était interdit d’écouter une phrase dans laquelle le bon Dieu n’est pas cité. Oui le bon Dieu, le Allah, l’omniscient. Allah omniscient comme google.com.

Des femmes noires comme des morceaux de nuit, les ovaires puants, elles étaient épouses, sœurs, mères, filles, putains aussi, auxquelles des hordes d’enfants étaient accrochées, des vagins publics pour les ouvriers.

Les nègres étaient bosseurs, un bon Africain bien nourri pouvait facilement remplacer un bulldozer. « Ils croient, nous autres, qu’il en faut des noirs pour le contraste. A peine si j’arrive à les distinguer… C’est très homogène l’Afrique, tu sais ? » expliqua Hamid au chien de Saïd.

– Ils me font de la peine ces pauvres gens, s’adressa Luna à Mouh-La-Cervelle.

– Il n y a pas de raison ma jolie. Pourquoi éprouver de la peine pour des gens qui n’éprouvent rien ! répondit Mouh.

Luna prit place sur un banc. A sa gauche deux jeunes hommes discutaient le prix des choses. Les meubles trop chers pour se marier. Ammi-Hamid écoutait sans doute, mais il ne dit rien. Les hommes et les rares femmes se détachaient d’eux-mêmes, se quittaient sans cérémonie, sans que cela ne soit perceptible, quelque chose les poussait à continuer à vivre, mais ce n’était pas la vie. Comme s’ils ignoraient ce qu’ils devaient éprouver. Les nerfs desséchés, le cœur battant.

Qu’est-ce qu’il leur a pris aux singes de se mettre debout, s’interrogea quelqu’un. Hamid entendit sûrement le bruit macabre de cette réflexion dans le crâne qu’elle habitait. Cependant, il ne réagit pas.

Luna ravissait les yeux et rêvassait :

– Il étaità court de désespoirs. Il venait de finir le dernier, à court d’alcool aussi. Il faisait et dormait… Un peu trop vieux pour tout, pour rien aussi. Il prit une pelle pour s’attaquer aux décombres de soi. Il sortait les débris de toutes les bêtises qu’il avait vécues. Il arrivait dans son excavation à mettre dehors plus de merde qu’il en avait avalée. Il comprit qu’il ajoutait toujours trop de sens à n’importe quoi. Je pensais que j’avais mal compris les choses, finalement j’avais seulement excessivement mal senti ces choses, répétait-il. Rien de trop tragique, ni de nouveau. Il a toujours hébergé un petit être émotionnellement détraqué… Bref, il avait fait un gros tas.

Quand la rue grinçait, et la lune se buvait dans des sommeils ordinaires, il me trouvait belle, fardée d’un sourire vrai. Je lui dis : « J’ai un sourire d’hôtesse ». Il ne comprenait pas, il avait la gueule et la tête d’autiste. J’étais comme une mesure pour l’étendue de sa catastrophe. N’importe quoi pouvait convenir à mes murs, et j’étais une ouverture dans l’un des siens, me disait-il. Entre une image et une autre, il se battait pour éviter de me penser désastre. Il se sentait, par accident, humain. Parfois, cela durait quelques heures, parfois quelques minutes, parfois je ne sais pas ! Il était mort toutes ces minutes-années. Ça devait être triste. Je ne sais pas éprouver de la tristesse. Même tout, c’est peu de choses. Il a su vivre sa mort. Provisoirement, j’ai vingt ans. J’en aurai un aperçu dans cinquante. Je ne le croirais jamais, parce qu’il ne me mentirait jamais. Une nausée nouvelle, une nausée de luxe, hors de prix. Je ne le croirais jamais, je saurais toujours.

Je lui offrais des baisers, il voulait des chaussures, je trouvais cela drôle, il me trouvait enfant, il me voulait enfant, ou se voulait enfant lui-même !

Et… Et… comment dire ? Et… Et il parlait, disait les mots ordinaires :

– Je te le dis, je te le chuchote, je te le crie. J’étais là quelques minutes avant Adam. Je l’ai regardée la bêtise, la toute première. Je l’ai vu ce sabotage dont parle Cioran. J’étais là, les mains dans la peau, puisque je n’avais encore pas de poches. Je ne sais pas ce qui s’est passé, je me suis réveillé dans une salle d’attente avec sept milliards de moi qui savent attendre ! Je ne peux pas attendre avec un souvenir pareil.

– C’est discutable un souvenir, c’est maniable, transportable, prends-le avec toi, quelque part, laisse-le dans une gare, entre des reins, dans une ride ou au recoin triste d’un sourire. Laisse-le sans l’enfermer, et pars, pars, pars.

Il n’avait pas d’où partir, ni où aller. Juste un petit trou dans le mur.

Je le regardais dormir… Je savais tellement de choses, mais je ne me savais pas.

La végétation rare. Il est peut-être vrai que les plantes poussent mieux en écoutant du Mozart… Le Raï est favorable à cette autre verdure, les gendarmes.

On vit un peu, on meurt beaucoup. On passe une vie dans une autre, pas assez vivante l’autre. Aussi, des amours entre les vertèbres en lubrifiant. On se regarde dans un calendrier, et on se demande combien de temps dure une semaine. Ça dure longtemps, et aucun rayon de lumière ne vient inquiéter la lenteur, les délais se prolongent. Une ombre en faillite s’entame en catastrophe et en silence. Des chiens, des chats, des bestioles, beaucoup de quelqu’un d’autre dans la tête, beaucoup de bouts de notre propre vie sur son visage. Puis, plus rien, ou quelqu’un d’autre, ou quelque chose, ou deux fois rien… Des ébauches d’hommes, des croquis de femmes, des intestins gémissants.

Une parcelle de ciel uniforme, vêtue d’une nudité transcendant le néant, sous laquelle une fille souriait de partout ses cris, elle passait comme l’absence. Amel, elle s’appelait. Elle manquait de poumon pour pouvoir hurler un hurlement humain. Elle qui n’était personne, elle sans elle, la fille de quelqu’un, la dernière de quelqu’un, la petite qui se faisait petite, elle qui se montrait pour se cacher, qui se cachait pour qu’on la cherche. Elle qui n’avait rien connu d’autre qu’elle. Elle n’arrivait pourtant pas à être elle ou une autre. Elle se croise sans qu’elle puisse se voir. Autour d’elle les gens devenaient sourds dès qu’on cessât de parler d’eux. Elle venait timidement ramener à manger à son père vagabond. Elle était la fille de Saïd.

Saïd, voyant approcher sa fille, se dirigea à la fontaine pour se laver un peu. Il vida ses poches dans sa belle-à-ordure, ramassa sa lucidité éparpillée. Quand il finit de se préparer, il avança vers Amel, les yeux baissés comme s’il avait peur de la blesser en la regardant. Il sentait cette écorchure dans l’estomac, il entendait presque les parois de ses intestins se déchirer comme un vieux tissu. Amel tendit le sac à son Papa. Ça va ? demanda-t-elle.

Ça va dit-il d’une voix bouleversante. Il ne demanda pas à son tour à sa fille comment elle allait. Il avait honte de demander, il ne se croyait pas digne de demander de ses nouvelles, à sa propre fille. Il sentait ce vide glacial dans le ventre, le froid gagnait petit à petit son corps. Il sentait comme des crampes dans les poumons, son cerveau fourmillait comme ses mains et ses pieds. Il se mordait les lèvres pour reprendre la sensation de son corps, il saignait de la bouche, mais il ne sentait aucune douleur, rien. Il fit un geste de sa main pour s’essuyer négligemment le sang qu’il sentait couler sur son menton, puis se rendit compte qu’il ne devait pas se montrer sans manières devant sa fille, il prit un mouchoir de sa poche, s’essuya.

Une chaleur l’envahissait, il bouillonnait, cependant son estomac restait glacial. Il sentait sa queue se redresser dans son caleçon. Il avait fini par jouir, il savait que cela allait arriver, mais croyait qu’il aurait perdu connaissance le moment venu.

« Il n’y avait pas de lumière, pas de chaleur divine, pas d’ange de la mort, je crevais sans que cela soit un événement… Mourir, c’est un non lieu, mourir, ça n’arrive pas, mourir c’est absolument rien du tout », pensa-t-il. Il croyait qu’il mourait d’une mort violente, qu’il offrait cela en spectacle à sa fille. Ce n’était qu’une petite crise passagère.

Quand il revint à lui, Amel n’était plus là, il était soulagé de ne pas la trouver devant lui. Il reprit son personnage d’aliéné. Un jeune homme, figurant de l’existence, en aidant Saïd à se relever, dit à son compagnon : lui, Ferhat, il a la Kabylie au cœur. Nous, j’imagine on l’a au cul, répondit l’autre. La conversation s’était poursuivie sur le trottoir loin de Saïd et ses Oreilles.

Un juif musicien de rue, avec sa chevelure de juif, les nattes, la capote sur sa tête, la barbe et tous les symboles, s’installa et commença à jouer à la guitare l’intro de Shine on you Crazy Diamond, de Pink Floyd. On ne venait pas l’écouter.

Regarde-moi cet enculé de juif de merde. Je te parie ce que tu veux, qu’il joue cette chanson parce qu’il croit que ça parle de vrais diamants, dit un figurant à son voisin.

Les juifs étaient là, dans le cadre d’une expérience nationale, on les ramenait pour distraire le peuple, pour l’occuper, les gens commençaient à se désintéresser du football. Il y avait certes un énorme risque qu’on les assassine, cependant le gouvernement a payé gros, les juifs étaient pratiquement achetés, et puis, des juifs qui crèvent ce n’est pas un événement, ils ont l’habitude, l’holocauste.

Dans l’élan d’une politique de l’humour, l’administration de la culture organisait des hommages pour des artistes comme Salim Halali, Lili Boniche, Cheikh Raymond… et autres. « Juste pour décorner, pour rire un peu », annonça le ministre du rayonnement culturel.

Le but du citoyen dans la vie, c’est de trouver qui blâmer, qui haïr à l’infini, qui peut contenir toutes les perversions de l’homme. L’Etat l’avait compris, il nous inventa la médiocratie. Une fois l’aspect juridique de la chose mise au point. La gouvernance s’était spécialisée dans le contrôle et la maîtrise de cette médiocrité. Des poètes étaient dépêchés pour déclamer les louanges de cette ingénieuse invention. La présidence n’avait rien d’autre à faire que dépenser pour maintenir l’Etat en l’état. Pour la gestion des fonds, il en avait de l’expérience, il dépensait déjà des fortunes pour fabriquer la misère. La misère, une chose qu’Allah aime. Allah, lui, n’aime que les misérables.

Les sceptiques, opposants, suspectaient une manigance derrière cette importation de juifs. Les juifs de rues n’étaient qu’une couverture, parce que d’autres juifs étaient engagés comme banquiers par le gouvernement.

– Voyez-vous, certains juifs étaient à Auschwitz et autres camps, mais d’autres, on ne sait pas où ils étaient pendant ce temps ! Mais à la fin tous ces sales juifs ont gagné un pays. Ils ont acheté un pays en sacrifiant un paquet des leurs pour des expériences tordues du régime nazi, pensaient-ils entre eux, les sceptiques.

Le monde ne déconne pas, la vie est une affaire sérieuse. Pourtant, on sait tourner toutes les situations au ridicule. Un figurant qui va voir le médecin, écoutera ce dernier se lamenter, et quand le soignant finira de gémir, il demandera au patient : Où est-ce que vous avez mal exactement ? Le figurant répondra « là-bas », montrant du doigt un volume vacant. Et à tous les coups, le médecin comme un con se tournera vers l’endroit désigné.

« Tellement de fois où je faisais rire des gens, alors qu’une envie de pleurer me déchirait l’âme. Je n’ai jamais su, si je pleurais sur leurs rires, comme on pisse sur quelque chose, ou s’ils riaient de mes larmes, comme si je pissais là où il ne fallait pas », annonça Saïd à Ammi-Hamid. Ce dernier ne répondit rien.

Il est vrai que le figurant a mal là-bas. Tout près ou tout loin, mais vraiment là-bas. Rien de cocasse. Le figurant ne s’était pas moqué du médecin. Tout le monde passe à côté de tout le monde. On n’a pas autre ambition que celle d’avoir l’air.

Tenez par exemple, dit Hamid, quelqu’un qui revient après une longue absence, quelqu’un qui est allé rater sa vie ailleurs, il croit qu’il a payé, trop souffert pour qu’on l’accueille en simple lui-même. Il s’était imaginé son retour des milliers de fois, et de mille façons différentes, mais toutes à son avantage. Il s’était imaginé un retour glorieux. Il arrive, il constate que le temps ne l’avait pas grandi, et n’avait pas rabaissé les autres, ceux qu’il avait quittés il y a longtemps. Le temps avait creusé des tranchées sur les visages, a fait gonfler les bides, et c’est à peu près tout. Sa nostalgie infecte se fracasse contre la foule compacte.

Saïd ajouta : Il y a à qui il faut toute une vie pour pouvoir crever, et il y a les autres. Il faut toujours une tête humide pour traverser les décombres du néant… j’en ai vu défiler quantité de gens qui s’accrochaient à leur désespoir comme à des tétons de Dieu, d’autres ou les mêmes accrocs à l’optimisme, des junkies de l’espoir. Mais les uns dans les autres, ou les uns et les autres dans autre chose ou autrement ne font qu’espérer, que les rares personnes qui tâtonnent se plantent. Si ceux qui font se plantent alors ça justifie l’espoir des uns comme le désespoir des autres. Et tous font semblant de se demander : « que fait le monde sans moi ? ». J’ai regardé dans des consciences, il n’y avait rien, pas même une porte qui s’ouvre sur un néant. De petites émotions, voilà tout.

On passe par toutes les bonnes et mauvaises volontés, par toutes les illusions et désillusions, on passe à travers tout ce qui est fêlé, troué, on arrive à se convaincre d’un truc et de son opposé, au bout du compte on se bat pour ne pas haïr, on ne vit que pour ne pas haïr. La vie ne finit pas une fois mort, la vie c’est une cicatrice, une lésion dans une conscience qui n’a conscience de rien. Une mémoire mécanique, des déchirures dans la membrane de l’espace-temps qui ne témoignent pour personne, et pour rien, de l’usure. Ainsi est la photographie de Hamid.

 

Ahmed Yahia Messaoud

 

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