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La supercherie (5), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 08.10.18 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La supercherie (5), par Ahmed Yahia Messaoud

 

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« Commence mon récit par la banale vérité sans rides ni fissures, sans aucune tranchée creusée par une lucidité malsaine sur la lisse surface du quotidien macabre, de la horde dont j’allais faire partie. Se déclenche donc ma farce par une naissance langée dans un silence inusité. On me rapporta alors que j’avais jailli sans faire une avance à l’existence, sans clamer après les gesticulations et gémissements de ma mère. Je mimais quelques signes de vie et c’est tout. La pièce était, m’expliqua-t-elle plus tard, baignée dans une lumière oppressante. Les atomes de poussière voletaient dans les cônes rutilants qui s’échappaient des fentes des cloisons, et s’achevaient en s’agrippant en flaque de lumière au plancher, aux rares meubles en débris, ou modestement traversaient d’un mur ocré à l’autre pour s’éclabousser vilement sur une brique noirâtre et humide… Non, je n’étais pas né dans un empire de Mickey Mouse ». Ainsi se présenta Saïd à Ammi-Hamid-La-Fontaine. Hamid ne prit pas la peine de répondre, ni la peine de ne pas répondre.

La peuplade s’épaissit vainement dans les yeux hallucinés de Saïd qui s’appliquait loyalement et sincèrement à décrasser les artères boueuses de la sinistre et minuscule ville, dont il était propriétaire de tout ce qui restait public, inutile et immuable. – Pas grand espace pour dire vrai. Le trottoir rouge sang, quelques bennes(belles) à ordures vertes toujours débordantes, et l’unique abribus blanc tagué par ses propres mains d’ébauches de ses réflexions nocturnes –. Quelques idées agressives du passé lui remplissaient la caisse cérébrale, des souvenirs lui bouffaient sa graisse pensante, comme une légion de Pac-Man qui engloutissait l’effort d’imagination. Saïd en hypothèse de fils et mère, sa mère. Sous le dôme d’une harde et sous les jacassements des poutres abîmées. Ils s’attendaient mutuellement. S’écoutaient respirer.

Des nuages laineux et souillons gonflés de chaleur traversaient mollement le ciel de Saïd, qui maudissait autant les jours d’été que ceux de l’hiver. « Si l’on me laissait ma ville propre, je m’en occuperais de ce temps de merde », s’entendit-il gémir sous la canicule, ou encore : « si l’on me laissait ma ville propre, je m’en occuperais de ce temps de merde », s’entendit-il grincer en temps de froid.

Saïd, le visage éternellement hâlé, et à jamais tassé dans un veston raide couleur marron-cheval, s’insurgeait comme à son habitude contre la crasse et la négligence de ses locataires permanents. Une belle cicatrice à l’arcade sourcilière gauche comme label. Une gueule sinistre dont la balafre exigeait de son faciès un atroce sourire asymétrique, avec lequel il était venu au monde. Une main tremblante, des oreilles défaillantes et un compagnon chien.

Pendant que les mains de Saïd escortaient les déchets vers les poches de son veston, une bagarre éclata, mais lui ne se tourna pas pour se renseigner. Le chauffeur de bus refusait l’accès à un jeune homme gros. Obèse comme ceux qu’on n’en fabrique même plus aux USA. L’obèse argumenta : Discrimination, constitution, loi, gouvernement. Le chauffeur ne voulant rien entendre lui cria : « T’as le droit de mal traiter ton corps, mais pas mon bus… On devrait te mettre en prison pour maltraitance ».

Quelques réflexions à ce sujet faisaient l’effort de germer dans des cerveaux, mais rien ne sortit. « Ils ne savent rien dire d’autre que du mal de la bière et du vin », murmura Saïd. « On est sûr que tout le monde sera d’accord, même les alcooliques, ça ne nécessite aucune réflexion ».

Saïd retint Luna qui venait de revenir d’un mur où elle avait annoncé un mort ou deux, ce qui était son travail.

– Attends ma jolie, que je te regarde un peu, lui demanda-t-il. Tu sais bien que je ne suis pas un pervers comme tous ces attardés. De toute manière, je suis un fou, j’en profite pour m’émerveiller de ta beauté sans me cacher… Il ajouta : Tout ce qui est féminin a disparu dans ce bled, il nous reste que la patrie pour fantasmer. Ils disent mère patrie, je préfère amante patrie, même si c’est elle qui nous encule.

Pétale la pétasse sourit. Un petit groupe de jeunes musiciens jouait un air de Brahim Izri dans un petit coin triste et sombre, un angle mort pour l’omniscience de Hamid, cependant la musique timide arrivait aux oreilles de ceux qui voulaient entendre. Saïd admiratif, laissait planer son regard. Et Luna se lança avec un air d’indifférence vrai dans une espèce de monologue :

– Il était gentil le salaud. J’aimerais bien dire ou même penser qu’il m’a eue à l’usure, comme tous les autres connards, mais la triste vérité… c’est moi qui l’ai eu à l’usure. Je l’ai perdu comme ça d’ailleurs, à l’usure. Le salaud… Quand on y pense, tout le monde l’a eu à l’usure, c’était l’unique moyen de l’avoir. Il s’usait vite… Puis nous autres croyant en notre capacité à le séduire, on se flatte et se félicite de notre exploit. Cependant, lui, le salaud, le beau salaud, il nous jetait un os à ronger, pour qu’on cesse d’aboyer… Il n’était qu’un homme pourtant, une belle fille comme moi devait lui faire tourner la tête. Mais non, le salaud, s’il vous sourit c’est par pitié. Il n’éprouve ni amour ni haine. Il sait éprouver de la pitié ou de la culpabilité, c’est tout ce qu’il connaissait. Le salaud, je me suis fracassée contre sa vanité. Il n’était pas sociopathe pourtant ! De l’empathie, il en avait à en revendre ! Il en avait des amis, de vrais en plus. Mais peut-être étaient-ils des fardeaux, des boulets. Il nous supportait, voilà tout. Au mieux il nous trouvait mignons comme des Castors ou des Rats, je ne sais plus ce qu’il préfère. Il avait sans doute raison l’enfoiré, on ne le valait pas, il nous faisait de l’ombre. Il me disait souvent : « La seule façon d’aimer les gens, c’est de les aimer de loin, de très loin ». Moi comme une conne, je ne soupçonnais même pas que je puisse faire partie de ces gens dont il parlait. J’étais l’élue de son cœur… Il en avait du cœur, c’est vrai mais de la cervelle davantage… Tous, on était faits pour vivre, lui il payait, il nous faisait vivre. Souvent, il nous subissait… Souvent, il faisait le comique. Le salaud, il était drôle, mais je crois qu’il faisait cela pour chasser le sentiment de mépris qu’il éprouvait à notre égard. Qu’il nous voie rire diluait sa révulsion. Pour me voiler la face et ne pas me sentir insignifiante devant lui, j’ai essayé de me convaincre qu’il n’était qu’un simple arrogant de merde, mais mes arguments ne tenaient pas bon. J’étais heureuse quand je n’étais pas malheureuse… Quel personnage il était le fils de pute. Il s’était pendu sans que ce soit un événement. C’était d’une banalité invraisemblable… Il s’est pendu, comme on demande un café !

– Je voulais juste te regarder un peu, je ne t’avais pas demandé un exposé de ta vie amoureuse et malheureuse, lui dit Saïd.

– Fallait bien que je m’occupe en attendant que tu finisses de me regarder, répondit Luna.

– C’est pour ça que j’aime les femmes, à cause de ton cerveau, lui murmura Saïd faisant quelques pas, il ajouta : à plus ma jolie, mais fallait pas raconter en te mêlant aux autres, ton « Nous » n’est pas valorisant pour toi.

– Sale enfoiré de dingue, lui lança Luna dans un éclat de rire.

La chaussée attentive aux pas bruyants des défilants, elle semblait avoir du mal à compter les mesures. Elle comptait et recomptait sans jamais trouver un tempo régulier. On pouvait déceler les vibrations sur les parois des immeubles, sur les rares plaques signalétiques graffitées, sur les vitres des magasins. En restant patient et attentif, on peut collaborer avec la fréquence de résonnance de chaque parcelle de matière. On choisit une fréquence plutôt qu’une autre, jouant avec ses filtres naturels, on combine, on schématise et mathématise la place publique, ainsi peut-être on arriverait à en extraire une symphonie. Ainsi, on aurait passé le temps, ce qui fut un but en soi. Laisser passer ce temps, le pousser s’il le faut, faire abstraction de la géométrie temporelle.

Un chien passe, désintéressé, portant son désespoir canin sur ses deux oreilles alourdies et abattues, la tête molle, la queue entre les cuisses. On attend la suite… Pas de suite. On attend que le bus soit chargé de débris humains comiques, on attend que quelqu’un passe, quelqu’un qui nous doit un Salam Alikoum, et on attend que quelqu’un nous attende… On commande un café sans raison, juste parce qu’on se trouve devant le comptoir d’un café. On n’en a pas envie, on n’est pas amateur de café, on a horreur du café. On le commande pourtant, on le regarde se calmer dans le gobelet, on le boit. On se tait un peu entre deux gémissements suivis d’un Alhamdou li allah…

On se fabrique des politesses. On dit à l’autre ce qu’il doit nous dire, on se partage quelques répliques. On triche avec les mots, parlant de choses merveilleuses, de principes, de beauté, puis on se tait encore un peu. Gémissement, « Astaghfir allah », éternuement « al hamdu li allah », les autres nous aident en nous psalmodiant quelques mots coraniques à l’occasion.

On est poli jusqu’à la banalité, ou peut-être poli que pour la banalité. La dalle d’une des fosses fait un son de basse, chaque fois que quelqu’un passe dessus, on se retourne dans une chorégraphie pour savoir. Savoir une simple chose seulement, à peine un détail, mais il faut qu’on le sache tous. On regarde la musique, on aime la regarder, la musique se regarde, c’est un spectacle muet… Chacun est plein du peu qui reste à tout le monde. Le trottoir renouvelait ses occupants et entre deux syllabes un mort meurt dans un geste bref et précis, Luna rédigera son Avis de Décès. On a parlé de cela, mais on n’a encore rien dit.

Le soleil glissait sur une écume orange déchirant délicatement le nuage cotonneux contrasté, qui jouait avec quelques couleurs chaudes, d’un orange à un autre à un rose jaunâtre, quelques ombres creusaient des artères dans ce volume qui s’étirait et se contractait doucement comme un poumon agonisant. La parcelle Ouest du ciel trichait avec l’optique. Un religieux eut dit que les molécules du ciel dansaient des louanges. Mais Luna n’en avait rien à foutre. Ce crépuscule ou aurore du jour, ce début ou cette fin, cette continuité du jour, pouvait apporter silence et apaisement, mais il n’apporta à Luna et Saïd et Hamid qu’une solitude peuplée, une solitude démographique, tellement de regards avec qui ils devaient dépenser cette petite indifférence du ciel. La conscience, jadis confinée dans l’esprit d’un être ou plusieurs, venait de se libérer et de perdre en densité, elle s’étala sur le jour comme sur le siècle, elle se démocratisa, elle retira sa consistance au monde, et les choses semblaient comme des fruits desséchés. Hamid céda à un désespoir inutile.

Un petit vieux se planta, affirma son âme dans la tête de Hamid. Le visage creusé de cratères, des détériorations témoignant d’événements volcaniques, tels que des abcès crevés, de vieux boutons d’acné momifiés, des vestiges de ce qui jadis furent des bourgeons qui annonçaient une barbe… Et autres investissements d’un temps avarié. Sa part de trois quarts de siècle consumée, cependant ce visage riait d’un rire vrai. Il peut sembler sadique pour certains, un sadisme tourné vers soi, mais Hamid ne voyait qu’une vérité, il n’y avait ni un sens, ni un paradoxe dans ce qu’il regardait. Le vieux n’étalait pas son expérience ou son amertume comme une pommade esthétique sur ce visage. Ce n’était qu’une petite et courte géologie, un échantillon du néant, peut-être une humilité exigée secrètement par les 3911 vendredis infligés par un calendrier imprimé 75 fois. Le vieux était beau, avec deux yeux bleus.

– On ne tire jamais rien des gens qui souffrent, ils sont inutiles, incapables de voir ou d’éprouver au-delà de leur petite peine, pensa Hamid, dans son élan de renoncement intellectuel. Il ajouta après un silence cérébral : La haine tout au long. Au bord de la vie, comme au bord de la tombe.

– C’est la maternité qui est malade, les accouchements ne sont plus une délivrance, mais une maladie hors de la mère, lui chuchota Saïd.

Hamid ne répondit pas, il s’accrocha à son désespoir, comme on s’accroche à une idée par crainte d’être distrait et la perdre à tout jamais.

Pétale la pétasse semblait vouloir prendre un petit oiseau. Planer au-dessus du monde de ces monstres maigres, tristes, terrifiés et violents. Au-dessus de l’invincible défaite de son pays. Elle voulait cracher des baisers depuis le ciel, embrasser cette léproserie qui rampe, qui grimpe, qui envahit, qui se fait nation, qui se fait monde. Elle voulait… Mais son tendre et passionné amoureux était là, un jour par jour à lui décompter ses heures. Des heures à elle.

Un jour, elle s’était découverte nue quelque part, elle avait fini ses droits comme on finit une part de tarte ! Elle avait à la fin quelques mots généreux, mais on voulait des lèvres caritatives. On voulait des putains pieuses. Comme toutes celles qui posaient devant les peintres en modèle de Marie la mère de Dieu.

Son amant passait à autre chose, il faisait la mort, il la fabriquait un instant éternel après l’autre. « Il vivait autrement », pensa-t-elle dans un moment de crédulité juvénile… Un jour sans raison il déciderait de revenir sur ses pas.

Il frapperait à la porte, mais ses coups n’émettraient pas de sons. L’espace serait composé de vide, plus aucune particule à faire danser pour conduire ses bruits. Il ne s’entendrait pas cogner. Il défoncerait la porte, elle serait là, sans yeux… Il s’approcherait d’elle pour mourir lentement dans une espèce de scène romanesque que Hamid ne manquera pas d’éterniser.

Il voudrait des larmes. Elle lui sourirait, ou sourirait dans le vide, il la verrait, mais pas elle. Elle semblerait vouloir lui faire comprendre que tout ce qu’on peut apprendre de la vie, ne vaut pas la peine qu’on se donne pour la vivre. Elle lui épargnerait la vie… Il ne lui resterait plus beaucoup de temps pour la penser… Les oiseaux seraient déplumés, nus, effrayants, elle se casserait l’âme, et cesserait de le regarder. Il lui resterait un silence énorme, un silence de renoncement.

– Il fallait vivre enfoiré, pas mourir, souffla-t-elle.

L’oxygène sentait mauvais, Saïd aussi. Luna voulait enlever ses pieds pour dormir. Hamid posa ses yeux dans le cendrier sur la table dans le café, attablé en face de lui un vieil homme qui jetait des cacahouètes dans son gobelet de thé. Quelqu’un parlait de son « problème impossible ». Un autre le corrigea : « Problème impossible à résoudre ». Non, dit le premier, « problème impossible » et le silence jusqu’au…

Quelque chose s’était détaché de mon âme, moi l’amnésique. Quelque chose qui s’était plaqué à un drap.

 

Ahmed Yahia Messaoud

 

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