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La supercherie (2), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 17.09.18 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La supercherie (2), par Ahmed Yahia Messaoud

 

Trouver autre chose à appeler « vie » n’importe quoi, une petite conviction pour passer la journée. Le mieux serait de se payer un agenda pour inscrire les 365 personnalités nécessaires pour passer l’année. Ainsi peut-être serait-on compatible quelques jours par an avec l’indéterminé national et pouvoir repousser sa folie personnelle, la remettre à plus tard. Avoir comme tout le monde le choix entre le rien et le deux fois rien, et comme tout le monde choisir le deux fois rien et s’étonner de n’observer aucun changement. Etre un penseur de quantité, préférer la certitude d’un événement pour le lendemain plutôt que l’espérance d’y être avec tous ses sens. Attendre que les autres viennent se révolter dans nos propres têtes et les laisser exiger qu’on regarde le ciel dans leurs yeux, sans jamais lever la tête vers ce plafond, être de ceux qui s’usent pour ceux qui sucent. Une sorte de bourgeoisie kabyle sortie de nulle part, une aristocratie-prostituée où tout est dans le mot. Toute cette doctrine conçue sur la base de l’art de faire jouir les mots sans jamais arriver à les féconder. Qu’avions-nous à reprocher à l’Algérie si ce n’était l’Algérien !?

Perché à une fenêtre de magasin, un ouvrier de la technologie, gestionnaire d’un kiosque multiservices, un taxiphone comme était inscrit sur la plaque au-dessus de la porte, attendait un client, le ventre avec beaucoup plus de besoins que le cerveau. Et avec si peu d’esprit il ne pouvait compter que sur la compassion des clients en laissant couler des larmes de crocodile. Rester ainsi à sa fenêtre était sa façon de souffrir ou du moins afficher sa souffrance. N’arrivant pas à arnaquer ses semblables en bon commerçant qu’il fut, il s’était arrangé à faire en sorte de susciter leur pitié. Croyant ainsi que la charité de ses semblables était leur devoir, et ce qu’il arrivait à leur soutirer son droit naturel. Dans son crâne c’était l’ordre naturel des choses. Je pouvais voir de là où j’étais qu’il était l’un de ces détenteurs de cerveau d’une esthéticienne endeuillée, moins de cervelle et plus d’ambition. Il me paraissait de cette sorte d’être qui n’avait aucune valeur propre, aucune essence qu’on pouvait qualifier d’intrinsèque. Un de ces êtres qui ne pouvait posséder sans déposséder, et s’il n’arrivait pas à avoir, il saccageait. « Il y’a toujours quelqu’un qui a besoin de quelqu’un, et le premier quelqu’un est toujours le même », pensait-il. Croyant que celui qui donne donnera toujours. En lui quelque chose me semblait tribal, je ne saurais l’expliquer mais il ressemblait à sa ville, le soustraire à l’image ne changerait rien au contenu de cette image, et soustraire l’image en le laissant dans le vide ne changerait rien non plus au contenu. Un homme à la mesure de sa petite ville. Je pris la décision d’aller voir de plus près, je poussai la porte et aussitôt il m’accueillit comme dans un temple. Il était de ceux à force d’usage de mots finissaient par se persuader de la véracité du moment passé au papotage. Il me présentait ses produits avec beaucoup trop de mots et en gesticulant pour me distraire. Accordant de la valeur à ce qui n’en avait aucune. Pas une phrase n’avait de sens. Il était, mais sans aucune raison. Plus il accordait de valeur à son étalage, plus il perdait de la sienne. D’abord il me proposa de l’eau, il me tendait la bouteille, accompagnant son geste de la phrase suivante : « C’est de BirZemzem ». Je refusai faisant non de la tête. D’accord, dit-il. Il me présenta une panoplie de séries télévisées Américaines me lisant le synopsis de chacune. Il était tout excité s’essayant à l’art pour me vendre un MP3 de Amer Ezahi. Il constata vite que je n’avais pas le profil Chaâbi, alors il me sortait tout ce qu’il avait comme musique. A sa grande surprise, je n’étais intéressé par rien. Il apporta sa main droite devant son visage pour dissimuler sa déception, ou peut-être pour me faire croire qu’il allait pleurer ! Voir ce que serait ma réaction. Je ne réagis point. Peut-être que je n’avais aucun profil ! Que je fusse peine perdu pour son petit commerce ! J’attendais silencieuxou absent ! Loin de ce qui lui semblait être moi-même. Je l’entendais penser ceci : « La solution est de se mettre d’accord avec ceux qu’on ne peut pas convaincre. Cesser de raisonner en individu, le faire en peuple ». Pourtant, moi, je ne disais rien, je ne pensais rien, pas facile de se mettre d’accord avec rien.

Je me demandais s’il pouvait penser quelque chose me concernant ou concernant n’importe quoi ! S’il avait conscience de mon existence, ma consistance ! Parce que j’étais certain qu’il sentait la sienne, qu’il avait même de la peine à supporter tant de chair attachée sur son squelette. Il avait conscience de ce qu’il était, peut-être avait-il même une très haute opinion de lui-même !

Il me semblait inconcevable de vivre dans sa tête. Il était, je dois dire, impossible de vivre même à proximité. Je commençais à réaliser que je ne m’étais pas seulement réveillé dans le lit d’une inconnue, mais atterri dans un cauchemar ! Dans une société qui reniflait l’existence comme un chien hésitant devant une nouveauté. Je surgis dans le cadavre de la vie, j’haletais dans un monde assassiné, un univers en ruine, demeure d’un Dieu putréfié. Je voulais revenir de tout cela, revenir reprendre mon passé, recommencer avec cet accouchement qui n’en finissait pas. Je voulais revenir tirant une possibilité comme un mouton pour l’Aïd, je souhaitais renaître avec une telle possibilité ou du moins avec un manuel dans une langue que je pouvais lire, mais il n’en était rien et je le savais avant même de le penser. Je le pensais pour passer le temps et m’oublier un instant, par crédulité. Je savais que je n’étais ni dans le rang, ni dans l’ordre, ni même dans le « pendant ». Je m’enfonçais dans ma naïveté exhumant des souvenirs incertains, difficile pourtant, voire impossible de m’imaginer jeune garçon, comme si je n’avais pas d’enfance ni d’adolescence, que je n’avais jamais su naître ! Je naissais continuellement. Horrible besogne pour la mère qui était mienne. Elle devait penser « Nous » tandis que je pensais « Rien ». Cependant j’étais assez vieux pour avoir vécu tous mes « pendants », eus le temps d’être un enfant heureux sûrement, pris le temps de me frotter le front aux tapis puant le pied de la mosquée derrière un Imam Nietzsche, j’avais incontestablement été un masturbateur chronique comme la tradition le voulait, j’avais certainement passé beaucoup d’heures et de jours à regarder la chaleur de ce pays dévaster sa lumière… J’étais suffisamment vieux pour avoir bousillé tellement de choses.

Je voulais que le supposé Dieu de mon enfance, le Allah unique, m’astiqua le cerveau pour connaître ce qu’est l’orgasme d’une âme, mais je n’avais pas de Dieu et lui-même ne m’avait pas, je m’accrochais à la queue du supposé Diable alors qu’il se débattait pour se débarrasser de ma carcasse inutile. J’étais vidé de moi-même dans ce monde où le but est la quantité. Quantité de choses, de mots, de n’importe quoi, mais pas quantité de moi. Un monde où il ne restait que les joignables, ceux qu’on évitait de croiser même dans un désert de solitude, ceux qui tombaient toujours sur nous lorsqu’ils avaient besoin de nous comme une chance démesurée. Incapables de joie et incapables de malheur, des êtres avec un sang de reptile. Mon vécu semblait s’agripper aux draps du top-modèle avec qui j’avais passé la nuit ou probablement toute ma vie, une vie qui était incrustée dans son lit et qui refusait de me suivre dans la rue.

Je revenais à moi pour me trouver encore chez le vendeur. Une grande phrase pour chacune de ses petites idées, deux ou trois aphorismes plus tard et il me semblait connaître tous mes désirs et mes secrets. Ceux que j’ignorais moi-même. J’avais le sentiment d’être quelqu’un avec un vécu et des souvenirs, alors que quelques minutes plus tôt j’ignorais tout sur tout. J’avais pensé même à lui demander mon nom, ma couleur préférée, mon adresse, mon âge… je n’avais pas dit un mot tandis qu’il continuait à déféquer des syllabes me remplissant la tête de bruits. Il avait son intelligence dans l’intestin, et apprit dès son jeune âge à être attentif aux exigences de son estomac. Deux misérables idées à la Jean-Jacques Rousseau, et une si petite à la Sartre adaptée à sa situation, c’est-à-dire censurée.

Un sosie à lui, en plus vieux se joignait à nous dans le magasin. Le vieil homme prit son fils par le bras et le tira dans un coin, afin de s’entretenir avec lui loin de mes oreilles. Le vieux était sourd, ce qui obligeait sa progéniture à crier pour se faire entendre. Je compris que le père venait emprunter de l’argent à son fils, pour se payer des médicaments. Le fils refusa naturellement avec toutes les larmes de son corps, et tous les récits tragiques qui l’exemptaient de donner de l’argent à son père. Il avait au final convaincu son géniteur qu’il était plus malheureux et plus malade que lui. Le vieil homme se traîna jusqu’à la porte, et quitta la boutique avec plus de peine qu’il ne pouvait supporter.

Le vendeur souriant revint à moi. Il s’accordait une petite gloire matinale, la gloire d’avoir triomphé de son père cancéreux. Non il ne souriait pas pour cacher sa honte, c’était un sourire gagné et mérité.

J’étais là, je devais donc être moi, je voyais mon reflet sur la vitre de l’armoire. Si j’étais quelque part c’est que je devais être vraiment, c’est que j’existais.

Je sortais à mon tour, sans rien prendre, et sans rien apprendre…

Encore dans la rue, dans cet échec supplémentaire du cosmos, c’est-à-dire ce pays. On officialisait quelque chose ! (encore des statistiques). On raccourcissait la vie et abrégeait des séjours. Mais on n’annoncerait le décret qu’une fois la conviction (certitude) nationale consultée. Quelques protestations orales qui s’éteindraient dans les gorges et les petits drapeaux envahiraient les rues. L’illusion d’une mobilité perpétuelle. Des sourires sans raison, une joie épidémique et de très jeunes réflexions germant dans des crânes de vieux qui n’arrivaient pas à devenir anciens. Le pays tout entier était comme une femme enceinte dans une clinique pour avorter. Le factice pouvait suffire, si personne ne se rendait compte, et c’était le cas. Un intervalle mort entre la mort et la mort. Comme le disait Pessoa.

Des tragédies éblouissantes, d’autres inutiles, nul ne soignait des souffrances inutiles. Une religion qui maintenait la vie en vie, où il n’y avait pas de coupables, seulement des crimes et un absurde consentement qu’on accordait à tout et à n’importe quoi. Nous aurions donc toujours à dormir dans la décadence infinie de cette nation, car la décadence est la passion de Dieu… la ville puait le renfermé, la misère et l’ignorance étaient fertiles. J’allais devant moi par nécessité de marcher derrière mon regard dévastateur à la recherche d’un soupçon d’intelligence dans ce qu’a fait l’idiot… Le pire est meilleur ailleurs, n’importe où, pas ici. Ou peut-être fallait-il naître autrement et non autre part !

J’étais encore là, paraît-il, vu d’ici je veux dire, depuis mon présent qui raconte. C’est-à-dire j’avançais, je veux dire je n’étais pas un estropié, juste un homme,je sentais mes effets personnels sous ma culotte. Oui j’étais de l’espèce masculine, j’avais vérifié sous la douche ce matin. Je n’y pensais pas vraiment, cependant j’ai pris le temps de vérifier. Etre sans passé pouvait me convenir. Mais il me fallait un présent. Assez jeune semblait-il. Pas de douleurs articulaires, mes chaussures aussi étaient celles d’un jeune petit monsieur promenant sa jeunesse dans la rue… J’avais vu mon visage dans le miroir de l’armoire du magasin, mais cela ne m’avait pas renseigné sur mon âge, ou alors, comme je ne pensais qu’à mon existence, je ne m’étais concentré que sur cet aspect de moi-même. Etre, rien que cela. Qu’importe ce que je suis du moment que je le suis.

Pour tout dire, l’âge n’est jamais un problème jusqu’à ce qu’il le devienne. Et les problèmes ne passent pas inaperçus, si j’étais vieux je me serais rendu compte… Me voici encore en route vers je ne saurai le dire. J’attaquais le virage devant moi, les sauveurs étaient là, des gendarmes vert-tabac.

Aucun contrôle ne m’était imposé, je continuais ma marche sans qu’aucune de ces bestioles vertes ne m’adressât la parole. Elles étaient là pour y être, ou pour empêcher une éventuelle manifestation, ou simplement pour nous convaincre que ce pays est une nation avec toutes les institutions ! Un peu comme si c’était des drapeaux, des slogans. Un symptôme de l’Etat. Je me sentais dans une image d’archives !

J’arrivais encore à penser, ou je ne pouvais plus arrêter de penser…

Aimer son pays, en attendant d’aimer quelque chose dedans (faut croire, persévérer dans l’espoir qui ne vient de rien). Regarder avec cet air de chien le drapeau valser, un genre d’admiration involontaire. S’efforcer de croire à quelque chose, à n’importe quoi ! Le bulletin météo, l’actualité à la télé, une analyse quelconque d’un journaleux, que les vaches sont des insectes géants, si on peut se mettre d’accord, que l’ordre vient du haut, que le match est truqué, qu’on est… N’importe quoi. Vient le jour où l’on se rend compte qu’on est absent ! Mais comment faut-il penser pour arriver à une telle conclusion ? Quel genre de cerveau pense à sa propre absence ? Quel genre d’homme faut-il être pour réaliser sa propre absence ? Une insuffisance de moi ! Une pénurie de Je ! Un moi qu’on ne trouve nulle part, que je ne trouve nulle part ! J’embrasse un genre nouveau de folie, et ceux qui m’écoutent rient, sourient… Ils me trouvent drôle, signifiant (à la lisière de l’insignifiance). Ils m’aident à m’aider. Je fais tout, ils récoltent tout. Ils savent regarder, obligent à vivre sous leurs yeux.

Il ne faut surtout pas mourir. Vivre, mal vivre, se rattraper dans son vide, rompre avec…, se rompre, casser, se casser, se ramasser… Arriver, revenir, vivre, pas mourir, ou mourir, pas l’enterrement, juste la mort, cette mort qui continue, qui n’achève rien, qui vient squatter mes ténèbres. Il faut se rater, passer à côté, loin des mesures, de tous ces kilomètres de jeunesse. S’accrocher à la queue d’un serpent… Devenir !

Dans toute la région à savoir tous les villages juchés sur les crêtes des collines dominant la sinistre ville, avec leurs villageois qui chaque matin dégringolaient vers le mode de vie avec trottoirs et poteaux d’éclairage public. Il n’y avait qu’une seule jeune fille de dix-neuf ou vingt ans ou pire, je veux dire, qui vivait ses dix-neuf ans ou du moins essayait de les vivre, peut-être même sans en être consciente (on ne fait pas exprès d’avoir dix-neuf ans, cela nous arrive c’est tout). Il y en avait certes de jeunes femelles nées la même année qu’elle, mais la foi se mêlait. Elles étaient donc soit trop couvertes, bien emballées pour faire croire à l’inexistence de toute une moitié d’humanité, soit trop jeunes pour plaire, quoique être une gamine n’était pas un empêchement pour le mariage ou le sexe ou quoi que ce soit. Des épouses de quatorze ans, ce n’était pas ce qui manquait. Voilà pourquoi la pédophilie du pape faisait scandale, alors que celle de l’Imam faisait honneur à la religion, c’était légal (là par contre on fait exprès de ne pas avoir d’âge ; aucun âge, aucun visage, aucune silhouette ne convient à une femme dans ce tas en Etat)… D’un point de vue tout neuf on pourrait conclure que cette société avait progressé et même renversé l’ordre établi. Si le capitalisme était et est l’exploitation des hommes par l’homme, et le communisme l’inverse : exploitation de l’homme par les hommes. Dans cette nation, c’était et c’est l’exploitation de l’homme et des hommes par le « Rien »… Bref, la jeune fille s’appelait Luna, mais les gens l’appelaient entre eux pétale la pétasse. Un titre triste pour une chose si rare.

Son caractère semblait se prolonger jusque dans ses chaussures, ses orteils déversaient tout son orgueil qui dévastait le jour, la ville puait la morgue, et les boyaux suspendus à la porte de la boucherie, un nuage de mouches s’abattait sur ces tripes, pourtant ce n’était pas la saison pour les insectes de venir se mêler à la nation d’humanoïdes névrosés ! A cette dynastie Kabyle… À court de bondieuseries elle marchait vers une nouvelle nuit, ou peut-être que c’est la nuit qui venait ! Le jour dure un jour, et toujours dure toujours. Ça ne finit jamais. Elle s’essayait à la volonté en caricaturant la vie dans son imaginaire.

Arrivée au gris de ce matin, elle s’arrêta, se délesta de son classeur pour observer le bout d’enfant qui comptait les marches que les autres gamins montaient et descendaient, lui en marge dans son fauteuil roulant, la mine enthousiaste s’acharnait sur ses jambes écarlates, se révoltant dans le silence contre cette horrible impuissance qu’il ne pouvait s’expliquer.

Une course de spermatozoïdes truquée ! Une intervention divine sans qu’Apollon ne fût consulté ! Une sage-femme qui avait oublié comment on arrache les bébés ! Une mère négligente parce qu’on l’a négligée ! Une mère négligente tout court ! C’était quoi la cause de ce malheur physiologique ? Toutes ces questions lui démangeaient son petit cerveau qui en même temps ne lâchait pas l’affaire du comptage et décomptage des marches de briques.

Elle commençait à parler… des mots comme un fléau… Comment diable je sais tout cela ?

 

A suivre

 

Ahmed Yahia Messaoud

 

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