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La supercherie (1), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 11.09.18 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La supercherie (1), par Ahmed Yahia Messaoud

 

I

Un matin hivernal au réveil vigilant coutumier, aux environs de six heures d’un décembre comme tous ceux passés et ceux à venir. Un écran grille gris foncé occultait le ciel, et l’obscurité se mêlant à la brume fermait la ville à tout regard. Rien ne montait au ciel et rien ne dévalait. J’ouvrai les yeux sur le visage insoupçonné d’une compagne qu’encore je n’avais jamais vue, mais le jour s’annonçait pour continuer ! Rien qu’à l’odeur je pouvais deviner que j’étais à mille lieux de mon chez moi. Sans étonnement je quittai son lit et allais prendre une douche. Il me sembla à cet instant, évident, de faire l’effort d’être ce que j’étais pour cette madame. Les murs mentaient, les meubles aussi, mais cela semblait me correspondre. Tout s’avérait à ma convenance. Je me laissais donc servir par cette féminité qui était du genre à trafiquer dans le domaine de l’audio-visuel. Une animatrice, actrice, ou top model… ce genre de conneries quoi ! Elle était, j’en étais persuadé, une femme de race, une miss quelque chose… Au pire une algéroise qui articule français. Le genre pour qui on flingue le monde, quand on n’a rien d’autre à faire.

Elle plissa ses joues verticalement pour me placarder un sourire amical et complice. Elle semblait me connaître !

Immaculé était l’endroit, convenablement et savamment rangé, disposé par un souci de disponibilité et d’esthétique. On ne voyait pas le décor, mais l’effort. Il faisait un peu printemps intérieur, mais la composition de couleurs qui tapissait les murs me livrait le vertige, à croire que j’avais atterri et apparu dans une crèche. Cependant, j’étais rongé par l’indifférence, comme si j’avais su me convaincre qu’il n’y avait pas de raison à ce qui se faisait, mais un besoin inexpliqué d’être fait. Alors je me prolongeais…

Certes, je m’étais toujours senti étranger, mais dans cette demeure, sur cette chaise, derrière cette table, étalé comme nu devant les deux yeux enjoués de cette bonne femme, je me sentais étranger même pour moi-même. Cela ne pouvait pas être ma vie. Je le comprenais, mais je ne savais pas le penser. J’avais encore mon raisonnement, j’étais lucide, hyper attentif à ce qui se produisait autour de moi, comme si je savais des choses sur cet endroit, je savais dans quel pays je me trouvais, quelle langue était mienne, je savais tout ce qu’un citoyen pouvait savoir, sauf qui j’étais ! Il ne manquait rien d’autre que moi pour faire un homme.

– N’oublie pas. Nous devons aller chez le médecin ce soir, me dit-elle, en me tendant une espèce de madeleine farcie de miel qui coulait sur ses doigts. Je pris la chose, tandis qu’elle portait ses doigts à ses lèvres. Un à un elle les mettait délicatement dans sa bouche. Une fois le dernier sucé, le bout de sa langue longeait le contour de ses lèvres. Pendant un instant, je pensais lui répondre : « Pourquoi ?! Nous sommes malades ?! On tombe malade ensemble et en même temps ?! ». Mais je choisis de me taire.

Jamais on ne s’était adressé à moi de la sorte ! Jamais personne ne m’avait parlé en disant « Nous…». Mais cette femme m’acclamait, me conviait à ce « Nous », me remplissait les oreilles avec, comme s’il était la chose la plus évidente et banale au monde.

Je n’ai jamais rien trouvé indispensable et essentiel à ma vie, cependant cette magnifique créature féminine voulait se faire passer pour nécessaire à mon existence, c’est à ce moment que j’ai pris la décision de décamper.

Alarmante était ma situation, mais je régissais calmement, en gestionnaire chevronné. Je m’étais résolu à ne rien soupçonner d’étrange ou de curieux. Je ne me questionnais pas sur ce qui semblait m’arriver. Je m’apprêtais à sortir avec l’incapacité de penser à autre affaire que celle d’aller autre part… Où ! Je l’ignorais ! J’ignorais même qu’il devait y avoir une destination finale. Il me paraissait alors qu’il était d’usage de vouloir quitter cette charmante résidence. Laisser la vie faire ce qu’elle sait faire le mieux… Faire vivre, comme si on me balayait vers la sortie, je sentais pour l’unique fois dans ma vie l’existence d’une espèce de créateur qui composait pour moi un petit rôle. Je le regardais presque planter des arbustes, et des poteaux d’éclairage, peindre les mûrs, crayonner le pavé sous mes pieds… je ne m’étonnais pas de découvrir la vue que m’offrait la fenêtre identique à celle qui s’étalait devant l’ouverture de mon appartement. Je devrais pourtant ! Mais, je me dis à part soi : « Ce n’est qu’un paysage identique, comme tous les autres que perpétraient les autres fenêtres de la ville. Des buildings, des ruelles, des voitures, et des gens faisant semblant de vivre pour éviter de penser à leur exécrable existence ».

Des souvenirs étranges entreprirent de m’envahir, je m’appliquais à les ranger dans un ordre chronologique de mon existence, mais curieusement je ne réussis pasà mettre des dates sur ces étonnants événements en images animées. Comme si ma tête se remplissait de segments de vie de quelqu’un d’autre ! Je me trouvais avec toute une vie dans la mémoire mais sans éprouver aucune émotion. Les souvenirs étaient là, moi pas.

La ville était petite, à la mesure de ses habitants. Elle l’est probablement encore aujourd’hui. La route principale étroite, proportionnelle à l’étroitesse des esprits des possesseurs d’appartements distribués par le comité du quartier ancien. Les trottoirs inexistants ou adaptés aux besoins de chaque magasin comme des jardins à légumes dans des caisses barricadant la voie. On pouvait compter quelque cinq cents habitants, et avec la somme on pouvait à peine arriver à un QI à deux chiffres. Un petit monde de petites idioties à la mode, contre lesquelles on ne peut absolument rien. Chemin faisant on se rendit compte qu’il n’y avait pas matière à réflexion, ni sanctuaire menant à l’espoir. Les gens parlaient de gens. Le voisin était tout le temps dénigré par son voisin, et tout le monde était voisin de tout le monde. La vie semblait d’une nature morte. On pouvait avoir l’impression d’être dans le malaise de certains de ces tristes locataires permanents, être leur préoccupation essentielle. Obligé de se rabattre sur des considérations sociales insignifiantes, allant vers le bas, toujours plus bas pour discuter du temps qu’il fait, rire des malheurs des autres, essayant de les enfoncer encore plus. C’est des gens qui nous aident à investir toute notre énergie et volonté jusqu’à ce qu’il n’en reste pas une goutte, un Wall Street en quelque sorte. Une ville qui se tourne vers l’avenir pour célébrer l’apocalypse. Une amnésie sociale et culturelle qui s’attend à ce que la vie lui ponde un miracle. Une secte qui considère l’intelligence et la compétence comme de la frime… souvent on constatait des chiens plongés dans de profondes réflexions !

Je devais certainement arriver à me demander si ces impressions sur ce triste quartier étaient miennes, ou simplement la résultante de l’analyse des souvenirs qui encombraient ma mémoire ! Mais il n’en était rien. J’étais dehors, il ne faisait pas encore jour. Moi, pas moi ! Quelle importance ? Cela se passait dans ma tête, ce n’était pas un système avec une faille, c’était une faille tout court.

Les quelques démocrates matinaux adossés au mur de la poste attendant le prochain sourire les encourageant à continuer l’exercice de leur démocratie à la petite cuillère. Et de l’autre côté de la rue une quantité de barbus, vicaires de Dieu alignés comme un code barre, finissait son service coranique à la louche devant la mosquée. La vraie humanité qui peuplait la ville dormait encore. Au loin, tout au bout de la ruelle un point lumineux avançait vers moi, probablement un travailleur de la commune dans son gilet fluorescent vert avec une pelle. Un monde où la mort est suffisante, où la mort suffit à tout, une existence comme une plaie dans le néant déchirant le calendrier vivant de ce projet qui aspire à l’inertie de toute chose. C’est une horrible confession de l’enfer.

A suivre

 

Ahmed Yahia Messaoud

 


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