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La Sirène à la poubelle, Sabine Huynh

Ecrit par Marilyne Bertoncini 30.05.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

La Sirène à la poubelle, éd. E-fraction coll. Fugit XXI, mars 2015, 3,99 € (titre disponible à l’achat sur le site d’E-fractions)

Ecrivain(s): Sabine Huynh

La Sirène à la poubelle, Sabine Huynh

 

Qu’on ne s’y trompe pas – cette sirène ne vous entraînera pas dans quelque royaume sous-marin issu des contes d’Andersen ou des films de Disney – ou alors, c’est bien comme pour Shakespeare, parce que « Something is rotten in the state of Denmark » – le monde des contes de fées de l’enfance fait place à la plus brutale des réalités – brutalité des mots et des photos de ce livre, autant que celle des faits – celle du quotidien de l’auteure et de sa fille, Orlane, à Tel-Aviv, pendant la « Guerre de Gaza » de l’été 2014, dont l’horreur nous assaille dès les premières pages :

« A la (merveilleuse) crèche d’Orlane, il n’y a pas d’abri anti-bombes. Quand la sirène retentit, on rassemble tous les enfants dans la salle du fond et on leur lit des histoires. J’aime ça, cette idée que des livres pour enfants protègent ma fille, comme des talismans. Ils ont lu beaucoup de livres ces derniers temps. On n’en lit jamais assez, surtout en temps de guerre ».

Dans la collection Fugit XXI, consacrée aux journaux multimédias d’écrivains, l’éditeur publie donc Sabine Huynh, auteure de langue française, poète et traductrice, d’origine vietnamienne, née à Saïgon, ayant grandi à Lyon, et installée en Israël depuis 2001, après avoir vécu et travaillé également aux Etats-Unis, en Angleterre, au Canada… De juillet à novembre 2014, sous les bombardements, elle tient un blog d’abord écrit directement en ligne, relatant, un jour sur deux (titre du blog), les faits, ses émotions, ses réflexions sur ce conflit, et les répercussions de cette guerre sur la vie quotidienne en Israël, autant que sur la vie politique, médiatique et littéraire. C’est ce document brut que publie intégralement l’éditeur, texte composite où voisinent aussi des statuts facebook, des commentaires de lecteurs, des citations des lectures en cours de Sabine – Yehuda Amishai, Anna Akhmatova, Ginsberg sur lequel elle écrit alors (Avec vous ce jour-là, Lettre au poète Allen Ginsberg, est publié en novembre 2014 chez Recours au Poème éditeurs)… Au fil de la lecture, on ne peut s’empêcher de penser au livre de Louise Michel consacré à La Commune, tentative composite également de rendre compte des événements au plus près des êtres impliqués au cœur de l’action, des obscurs même, aux avant-postes – loin des grands axes des livres d’histoire, des grands discours qui de nos jours emplissent les médias – parce que « Tout est toujours plus complexe que ce que veulent bien nous faire croire les personnes qui jouissent d’une certaine renommée et qui peuvent donc se faire écouter facilement ». C’est la même franchise à empoigner le réel à hauteur de femme, la même honnêteté à accepter l’impossibilité d’un discours clair et univoque, quand on s’attache à dire les choses au plus près du vécu, « dans la fièvre du réel ». Entreprise poétique autant que politique, ce courageux journal est un témoignage minuscule, et donc capital, sur le quotidien des « gens », adultes et enfants, amis et inconnus, croisés dans les rues d’un Tel-Aviv multiculturel et coloré, dans les abris, résignés et sans haine… L’auteur accepte de ressasser sa peur, son incompréhension, nous faisant pénétrer à l’intérieur de sa tête et de ses doutes :« Comme le boîtier de ma sonnette, ma tête s’est décrochée, à force de me poser des questions, à vouloir essayer de comprendre. Mon cou douloureux joue au bilboquet avec. La folie des hommes est incompréhensible. Il faut absolument que tout cela cesse, et vite, cette guerre ne peut plus durer, je ne veux plus voir le nombre de morts augmenter, nous avons tous assez donné, assez perdu. Je me sens tellement impuissante. Me sentirais-je mieux si je partais dans le sud du pays comme bénévole ? Probablement. Il y a tant à faire là-bas, à commencer par les enfants qui, depuis des années, vivent terrés dans des abris, mais ma fille a besoin de moi, ici-même ».

Nous voyons, nous entendons, avec Sabine Huyhn, le bruit des explosions, le silence des chantiers, la sirène, le bruyant passage des camions-poubelles et les questions de sa fille suscitant le titre de ce livre… A travers son témoignage, c’est « la voix des femmes (…) la majorité silencieuse parce que féminine, parce que souriante, parce que non vociférante, parce qu’athée, parce que découragée par tant de malhonnêteté intellectuelle » – femmes d’Israël, de Palestine, de tous les lieux où, mères, veuves, « orphelines de leurs enfants ou craignant de le perdre » – témoins douloureux auxquels elle prête sa voix de poète, comme aux morts qui « habitent les plis de la nuit étalée au-delà des fenêtres de (son) bureau »…

Livre engagé – dans la gangue du réel, auquel elle est exposée, mais où elle creuse « comme un mineur de fond », pour tenter de « saper les fondations de la désinformation », il faut lire, sans délai et sans a priori, ce journal de guerre – pour que la prise de risque de Sabine Huyhn dans cette entreprise puisse servir – comme la traduction du poète palestinien à laquelle elle travaille désormais, et dont elle dit, en clôture de son journal : « Le traduire est comme percer une ouverture dans ces parois, empêcher que la séparation ne devienne inévitable. Et penser à nos enfants. La vie de nos yeux ».

 

Marilyne Bertoncini

 


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A propos de l'écrivain

Sabine Huynh

 

Sabine Huynh est née en 1972. Docteur en linguistique (Université hébraïque de Jérusalem), auteur d’ouvrages de poésie et de prose, et d’une anthologie de poésie française contempo­raine, livres publiés entre autres aux éditions Galaade, Voix d’encre, La Porte et Publie.net. Elle écrit en anglais et en français, traduit quotidiennement, anime parfois des ateliers, et contribue régulièrement aux revues Terre à ciel, Terres de femmes et Recours au poème.

 

A propos du rédacteur

Marilyne Bertoncini

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Née dans les Flandres, Marilyne Bertoncini vit entre Nice et Parme,  manière pour elle d'habiter les marges. Docteur en Littérature et spécialiste de Jean Giono dans une autre vie, elle est l'auteure de nombreuses critiques littéraires et d'articles sur la pratique pédagogique. Après avoir enseigné la littérature, le théâtre et la poésie, elle  se consacre désormais à sa passion pour l'art, le langage et la photo, collaborant avec des artistes plasticiennes et traduisant des poètes du monde entier. Ses traductions, ses articles,  photos et  poèmes (également traduits en anglais et en bengali) paraissent dans des revues françaises et internationales, dont La Traductière, Recours au Poème, Autre Sud, Subprimal, Cordite, The Wolf... et sur son blog où dialoguent textes et photos en cours d'élaboration : http://minotaura.unblog.fr

Sa traduction, Tony's Blues de Barry Wallenstein, et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs . A paraître en 2015, l'édition des poèmes de Martin Harrison, et de Ming Di.