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La sauvage, Jenni Fagan

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 03.09.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Métailié

La sauvage, traduit de l’anglais (Ecosse) par Céline Schwaller (The Panopticon), Métaillé, coll. Suites, septembre 2014, 320 p. 12 €

Ecrivain(s): Jenni Fagan Edition: Métailié

La sauvage, Jenni Fagan

 

La sauvage plonge son lecteur en apnée, lui assène une série de coups de poing qu’il encaisse, éreinté et désorienté. Et pourtant, c’est un récit dont on ne décroche pas une seconde et que l’on referme à regret. C’est le récit d’une voix qui touche à l’os, qui parle juste et sans détour, une voix qui choque et qui percute. Celle d’Anaïs, une gamine qui n’en est plus une, errant d’un foyer à l’autre et au bord de finir sa jeunesse dans un centre pour délinquants mineurs.

Il ne s’agit pas là d’un énième témoignage à caractère sociologique, d’un portrait attendu et misérabiliste d’enfant perdue et vouée à la déchéance. Bien au contraire. Jenni Fagan offre à son personnage de prendre la parole et de nous chanter, de nous hurler sa force de vie, sa résistance face à tout ce système qui ne permet pas de sortir des cases, sa liberté absolue et son envie de continuer encore et malgré tout.

Anaïs a 15 ans, elle n’a connu qu’abandons, violences ou maltraitances. Pourtant, elle a rencontré une mère d’accueil qui est devenue sa mère de cœur, mais cette femme, une prostituée, a été assassinée. Lorsque le récit commence, on accuse Anaïs d’avoir mis dans le coma une femme flic. Il faut dire que c’est une dure à cuire, elle a déjà déclenché des mutineries, mis le feu, volé et consommé toutes les drogues existantes. Le profil parfait de celle qui va déraper, et déraper encore et encore jusqu’à devenir un vrai danger public ; alors, autant l’empêcher de nuire, se disent les adultes autour d’elle.

« C’est pareil en taule ou à l’asile : notoriété égale respect. Genre, si t’as été dans un foyer avec un vrai psychopathe et qu’il dit que t’étais cool ? Alors tu seras un peu plus en sécurité dans le prochain. Si c’est un vrai barge qui s’est porté garant pour toi, on te fera encore moins chier. J’ai pas de souci à me faire pour ce genre de truc. C’est moi la vraie barge ».

Pourtant, la sauvage n’a pas souvenir d’avoir commis cet acte irréparable pour elle comme pour la victime. Elle va lutter pour essayer de savoir ce qui s’est passé et démontrer qu’elle a certes tout le pédigrée pour porter le chapeau, qu’elle a déjà fait pas mal de conneries, mais qu’elle n’est pas coupable de cela. Dans le foyer qui l’héberge, à la disposition panoptique mais où les portes demeurent toujours ouvertes, des êtres aussi tourmentés qu’attachants vont venir à sa rencontre et l’amener à se positionner une bonne fois pour toutes. Serait-elle le sujet d’une expérience conduite par des scientifiques cruels, observant le moindre de ses gestes, se glissant partout ? Dans ce monde fou à la limite du carcéral et de l’hôpital, la liberté consiste à garder sa raison et à sauver sa peau.

« ‒ On vous posera un bracelet électronique demain matin, Anaïs, au poste de police local. Et je vous impose un couvre-feu en attendant que les chefs d’accusation vous concernant soient révisés. Avez-vous quelque chose à dire ?

– Ouais. Ouais, c’est sûr. C’est ça : voilà ce que vous ne savez pas – je donnerais ma vie pour quelqu’un que j’aime ; je massacrerais quiconque toucherait à un enfant ou embêterait une personne âgée. Il m’arrive de dealer, ou de casser des trucs, ou d’être impliquée dans une bagarre, mais je suis hyper honnête et vous ne comprendrez jamais ça. J’ai lu des livres que vous ne regarderez jamais, dansé sur de la musique que vous ne pourriez pas apprécier, et j’ai plus de classe, de cran et d’âme dans le petit doigt que vous n’en aurez jamais, dans toute votre misérable putain de vie ».

Céline Schwaller nous offre une traduction magistrale de cette voix, mêlant langage populaire et vision poétique du monde. Son travail est à saluer, à la mesure de celui de Jenni Fagan qui raconte avec une si délicate acuité, avec une totale absence de tabous et de faux-semblants, une adolescence blessée, en cousine écossaise de Joyce Carol Oates.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 

Lire la critique de Leon-Marc Levy sur la même oeuvre


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A propos de l'écrivain

Jenni Fagan

 

Née en Ecosse, Jenni Fagan vit à Edimbourg. Grâce à ses excellents résultats en "creative writing" à l’Université de Greenwich, elle obtient une bourse d'honneur à la Royal Holloway de Londres. Elle a remporté les prix du Dewar Arts et du Scottish Screen, entre autres pour ses écrits poétiques.
Elle a publié de la poésie et gagné des prix décernés par l’Arts Council England, le Dewar Arts, et le
Scottish Screen, entre autres. Elle a été nominée à deux reprises pour le Pushcart Prize.
Elle puise son inspiration notamment dans sa profession, puisqu'elle travaille comme écrivain dans les hôpitaux et les prisons.

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.