La sagesse du nomade, Bruce Chatwin

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La sagesse du nomade, Bruce Chatwin

Ecrit par Benoit Laureau 04.08.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Correspondance, Grasset

La Sagesse du nomade (Under the sun), Lettres éditées par Elisabeth Chatwin et Nicholas Shakespeare, trad. anglais par Jacques Chabert, 537 p. 22 €

Ecrivain(s): Bruce Charles Chatwin Edition: Grasset

La sagesse du nomade, Bruce Chatwin

Le nomadisme n’est pas un archaïsme

Plus de vingt ans après la mort de l’écrivain Bruce Chatwin, sa femme Elizabeth Chatwin et son biographe anglais Nicholas Shakespeare ont réuni une grande partie de sa correspondance. Des premières lettres écrites à ses parents, à l’âge de 8 ans, du collège Old Hall (Shropshire), à celles dictées à Elizabeth alors qu’il est alité à Homer End, affaibli par le VIH, l’ensemble épistolaire de La Sagesse du nomade révèle l’intimité riche d’un homme généreux et impulsif.

Bruce Chatwin souffre d’une étrange maladie au nom très évocateur de « restlessness » et dont la traduction semble impossible tant ce terme contient de significations dans l’esprit de l’écrivain. Bougeotte pourrait être le terme le plus approprié. Depuis En Patagonie, ses voyages irriguent ses récits et réciproquement ses travaux d’écriture sont de constantes occasions de voyager, « pour vérifier » dit-il. Le collectionneur et marchand d’art John Kasmin dit de lui que son « plus gros problème était où être. Il ne savait jamais où être. C’était toujours ailleurs ». Son seul rejet de l’Angleterre, ce « tombeau vert », où il habite officiellement, le pousse à travailler ailleurs, dans un village du sud de la France, en Espagne, en Grèce ou en Inde…

Il eut alors différentes carrières ou occupations – expert chez Sotheby’s, journaliste, étudiant en archéologie, écrivain – chacune apparaissant comme le terreau de la suivante, formant un ensemble cohérent, tendu vers un même but : la découverte. Sorte d’éloge de la précarité, ses lettres laissent apparaître ces moments charnières, basculements ultimes et irrépressibles vers un inconnu qui ne semble jamais le lasser. Elles donnent à voir la manière dont Chatwin puise ses ressources, tant intellectuelles que physiques, dans cette instabilité permanente. Ainsi, chaque projet est susceptible de se transformer, de ne pas aboutir. Ses lettres à sa femme Elizabeth sont riches de voyages avortés, d’occasions ratées, faute de temps ou de moyens. L’instabilité financière occupe d’ailleurs une grande place dans sa correspondance, il peinait à joindre les deux bouts, et quand le succès de ses livres lui assura une certaine fortune, il ne sut quoi en faire. Sexuellement, intellectuellement, géographiquement, Chatwin est aussi insaisissable. Il voyageait le plus souvent seul et cette disponibilité se conjuguait à une forme de talent certain pour les rencontres. Aussi les destinataires de ces lettres – écrivains, cinéastes, poètes, collectionneurs d’art, amitiés ou amants de voyage – sont nombreux. Seule l’amitié semble faire l’objet d’une certaine stabilité. De cet ailleurs et de ces rencontres naît une correspondance vaste, généreuse, fidèle, qui, à défaut d’illustrer la sagesse du nomade, ne cesse d’en montrer la richesse.

Il ne se pensait pas comme un écrivain, sur son passeport figurait la mention « agriculteur ». Désireux de rester à distance « de tout le bazar qui accompagne le métier des lettres », il ne pouvait pourtant passer deux jours sans écrire. La lecture de ces correspondances, laisse apparaître un pan entier de recherche, d’écrits qui sans pouvoir émerger seuls, irriguent ces récits et œuvres de fiction. Ce volume qui complète, en quelque sorte, l’œuvre biographique posthume, L’anatomie de l’errance, révèle entre autres les fondements de l’Alternative nomade, essai toujours jugé impubliable par sa femme, auquel Bruce Chatwin consacra une bonne partie de ses écrits. Il tente d’y démontrer, que « ce goût pour l’errance serait d’une certaine manière dans l’essence même de l’homme ». Le nomadisme ne serait pas un archaïsme, mais une forme d’alternative révolutionnaire, une résistance, à la sédentarité. Il n’est pas un romantisme non plus, tout juste pointe-t-il une forme de mysticisme en affirmant que « la recherche du nomade est une quête de dieux ». Si l’apprenti archéologue échoue à expliquer sa théorie, l’écrivain et admirateur de Robert Byron, Edgar Allan Poe, Ossip Mandelstam ou Issac Babel, excelle, avec une extrême lenteur – chaque manuscrit demande plusieurs années de travail – dans l’art de l’illustrer. Il enrage d’ailleurs de constater que les critiques anglais ou américains ne décèlent pas cela dans certains de ses récits.

De cet ouvrage émerge la complexité d’un caractère aussi égocentrique que généreux. Capable de courir en Patagonie à cause d’un bout de cuir de paresseux, de laisser sa femme des mois durant avec pour toute adresse celle du consulat le plus proche, égoïste, fantasque, incroyablement inquiet, Bruce Chatwin n’est pas toujours sympathique. Pourtant presque malgré lui, il « célèbre la redécouverte de quelque chose qui stimule la mémoire, comme si Proust parvenait en fait à goûter sa madeleine ». Quand le réalisateur allemand Werner Herzog lui rendit visite une semaine avant sa mort, Chatwin, immobile, délirant, se sachant finalement condamné : « Vous devez prendre mon sac à dos, vous êtes celui qui doit le porter ». Il observait déjà fièrement à son retour de Patagonie la patine que celui-ci commençait à prendre. On ne peut imaginer de don plus vivant, plus riche des possibles qu’offre la vie nomade. Pour le lecteur, cette correspondance, à l’image du sac narguant le voyageur engourdi, est une formidable invitation à l’errance.

 

Benoit Laureau


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A propos de l'écrivain

Bruce Charles Chatwin

Bruce Charles Chatwin, né à Dronfield, près de Sheffield, le 13 mai 1940, et mort à Nice le 18 janvier 1989 est un écrivain britannique, auteur notamment de récits de voyages.

A propos du rédacteur

Benoit Laureau

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Rédacteur

 

Diplômé de fiscalité internationale, Benoit Laureau collabore depuis juin 2011 à La Quinzaine littéraire. Il est notamment responsable éditorial du Blog de La Quinzaine littéraire et du blog de poésie de la Quinzaine littéraire.