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La Route de l’Ouest (The Big Sky 2), A.B. Guthrie

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 02.03.15 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA

La Route de l’Ouest (The Big Sky 2), octobre 2014, traduit (USA) par Jacques Dailly (1955), postface de Bertrand Tavernier, 432 pages, 23,50 €

Ecrivain(s): A.B. Guthrie Edition: Actes Sud

La Route de l’Ouest (The Big Sky 2), A.B. Guthrie

 

Le lecteur de La Captive aux yeux clairs (Cf. lien de l’article), premier volet de The Big Sky, retrouve Dick Summers, l’un des héros de la saga dans un contexte différent mais tout aussi fascinant : l’ancien coureur des bois accepte de guider et d’accompagner un convoi de pionniers vers l’Oregon. Pas moins de 3600 km de trajet à travers plaines, déserts et montagnes, en terres indiennes, le plus souvent à peine foulées par l’homme blanc depuis Independance dans le Kentucky jusqu’à la Terre Promise de l’Oregon et Fort Vancouver.

« – Je suis émerveillé quand même. Ce pays est si vaste, si varié !

– Il est toujours pareil ! répondit Summers qui pensa que seule la terre ne changeait jamais. Ces montagnes immuables voyaient éternellement se renouveler les fleurs, passer et disparaître les hommes, d’abord les Indiens, puis les trappeurs explorant les rivières encore insoumises, avides de risques et de solitude, et après eux les aventureux à la recherche de nouvelles patries, les chercheurs de fortune, les bâtisseurs d’une nation qu’ils voulaient plus grande, plus riche, prenant la relève de ceux dont le temps était fini ».

Durant ce périple des plus harassants et dangereux, les colons feront face à une nature déchaînée sous de multiples formes, à « la ruée soudaine des bisons », innombrables et puissants, aux incursions des Pawnees, des Pieds Noirs ou des Sioux, aux avaries les plus diverses, à la faim et à la soif, aux maladies et aux deuils, aux déchirements et aux cruautés les plus sombres de la nature humaine. Conduits par l’ancien sénateur Tadlock, un homme dur et tyrannique, les colons vont très rapidement se scinder de façon irrémédiable : les uns embrassant la doctrine prônée par le capitaine du convoi, les autres s’en remettant à des règles plus humaines, plus flexibles en suivant l’exemple de Summers et de Lije Evans, fermier prenant peu à peu conscience de son rôle de leader. L’affrontement des deux camps se manifeste dans des circonstances variées, certaines semblant anodines comme le massacre des chiens ou cruciales comme l’intégration du pasteur Weatherby ou la cérémonie de deuil ‒ toutes prenant valeur de scènes tragiques et fondatrices dans ce microcosme d’où jaillira une nouvelle nation.

« Evans avait le visage plein de sable. Il se moucha et s’essuya les yeux. La vallée devenait plus profonde et plus encaissée. Une végétation nouvelle apparaissait, des plantes bizarres, comme ces lames épineuses que Summers appelait des “baïonnettes espagnoles” et Weatherby des “aiguilles d’Adam”. Des fleurs inconnues aux formes étranges parsemaient le chemin de leurs pétales en cône, en ombelles, en grappes, pourpres, blancs ou jaunes, et lorsque le temps était beau, les femmes et les enfants en cueillaient de pleines brassées. Mais le danger rôdait sous ce riant décor. Il fallait faire attention, les serpents à sonnette pullulaient dans cette région et ce serait un hasard si personne n’était mordu. Cette idée le tracassa et lui rendit plus pesant encore le fardeau du commandement ».

Qu’on la considère comme une troupe constituée ou une cohorte d’individus, la communauté mise en scène par A.B. Guthrie forme une pléiade de personnages passionnants et fascinants. L’auteur y déploie son talent pour sonder l’âme de ses personnages, en alternant les pensées des uns et des autres. Ainsi suit-on en particulier le cheminement de Summers devenu fermier, quittant sa maison, venant de perdre sa femme et retrouvant ses réflexes de coureur des bois jusqu’à comprendre que sa vie est toute là, dans cette immensité, cette solitude et les souvenirs des temps passés ; mais aussi les passions déclenchées par la jeune Mercy McBee, la farouche vaillance de Rebecca Evans, l’évolution et les tourments du jeune Brownie passant de l’adolescence à l’âge d’homme durant ce voyage initiatique en tous points. Le pasteur comme le débonnaire Hig, l’affreux McBee font partie des figures inoubliables de cette épopée américaine.

A.B. Guthrie poursuit sa présentation d’un monde en devenir, engloutissant peu à peu celui des Indiens et des trappeurs. Il lie finement La Route de l’Ouest à La Captive aux yeux clairs en développant le personnage de Summers qui y gagne toute sa force et sa complexité mais aussi en jouant sur l’importance de la mémoire, utilisant une écriture cinématographique, alliant scènes esquissées et détails d’une grande précision, variant les champs et les compositions, ne laissant jamais son lecteur s’habituer à une routine narrative.

« Parfois la scène changeait. Il voyait alors un village indien, avec des “squaws” emmitouflées dans des couvertures rouges et une jeunesse aux seins provocants qui le regardait comme pour lui dire : “Oui, cette nuit !…” tandis qu’il disait au sachem que le cœur du frère blanc était pur et qu’il ne “parlait qu’avec une seule voix” et le calumet passait à la ronde. Une nouvelle séquence et c’étaient, en gros plan, les visages débonnaires d’anciens amis, comme Jed Smith ou Dave Jackson ou encore Jim Deakins… »

L’adaptation réalisée par Andrew V. McLagen en 1967 ne rend pas hommage au génie de Guthrie, récompensé par le prix Pulitzer en 1950 pour cette œuvre. Malgré la présence d’un trio d’acteurs fameux, Kirk Douglas en sénateur Tadlock, Robert Mitchum incarnant Summers et Richard Widmark Evans, le film s’avère plat face au roman ainsi que le fait remarquer Bertrand Tavernier dans sa passionnante postface. Guthrie s’esquive derrière ses personnages, ne les jugeant pas. Dans le film, on perd totalement l’atmosphère créée, noyée sous un patriotisme ronflant, les sentiments des personnages y sont outrés et ceux-ci deviennent presque caricaturaux, les paysages y semblent moins flamboyants et habités. Même la sauvagerie de la charge des bisons s’y efface. La preuve par le mot.

« Evans n’aurait jamais cru voir une chose pareille. C’était un spectacle grandiose et bouleversant, à la fois terrible et sublime, cette plaine entourée de crêtes et bordée par endroits de quelques bouquets d’arbres, sous la coupole aveuglante d’un ciel implacablement bleu… Et dans ce cirque gigantesque, des bisons à perte de vue, couvrant la terre de leur masse et emplissant l’air de leur tumulte.

Devant tant de grandeur, Lije pensa au convoi dont il avait la charge et il fut fier du courage de ces hommes, de leur persévérance, de cet acharnement têtu qu’ils mettaient à aller de l’avant, poussés par un sentiment où la raison avait moins à faire que le cœur. La fortune ? La terre ? Les chances nouvelles ? Le patriotisme ? Autant d’étincelles qui avaient peut-être déterminé leur départ, mais que la richesse et l’étendue de cette patrie qui était la leur transformaient en quelque chose de plus puissant et de plus profond, que les mots n’arrivaient pas exprimer ».

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


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A propos de l'écrivain

A.B. Guthrie

 

A.B. Guthrie (1901-1991) est un écrivain américain, scénariste et historien. En 1945, il reçoit la bourse Nieman de l’université de Harvard pour son travail de reporter au journal Lexington Ladder grâce à laquelle il peut se concentrer sur l’écriture d’œuvres de fiction. Lorsque les deux premiers volets de sa série The Big Sky sont publiés et rencontrent un succès phénoménal couronné par l’obtention du prix Pulitzer en 1950, Guthrie abandonne sa carrière de journaliste et s’installe dans le Montana. Il y écrit la suite de sa fresque, considérée comme l’une des plus grandes œuvres sur l’Ouest américain.

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

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