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Mort de Bunny Monro, Nick Cave

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 01.11.11 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Iles britanniques, Points

La mort de Bunny Munro, Flammarion 2010 (Points Seuil 2011). 336 p. 20 €

Ecrivain(s): Nick Cave Edition: Points

Mort de Bunny Monro, Nick Cave

Nom Munro, Bunny Munro. Sa marque de fabrique : une valise remplie d'échantillons, une cravate parsemée de lapins, un sourire enjôleur, une mèche folle qui accroche les cœurs, un charisme certain, un humour estampillé macho plein de préjugés mais si sympathique, une énergie sexuelle frôlant le priapisme. Bunny Munro est le seigneur de la côte méridionale qu'il parcourt, avec fierté, au volant de sa Punto, vibrant sur Spinning Around de Kylie Minogue. Il règne sans concurrence sur une clientèle féminine avide de rêves en tubes, de lendemains qui chantent en onction huileuse, d'un peu de tendresse et de sexe rapide. Bunny Munro, ivre de jour comme de nuit, vend de la jeunesse virtuelle et de l'orgasme au kilo. Il est le héros d'un Californication où le représentant a remplacé l'écrivain, où les beautés bronzées sont doublées par des ménagères en survêtement ou des adolescentes au sourire grillagé. De temps en temps, il vient se ressourcer auprès de son épouse Libby et de son fils de 9 ans Bunny Junior. Ce Don Juan des banlieues britanniques voit son univers s'écrouler lorsque sa femme a la bonne idée de se suicider. Embarquant son fils dans sa Bunny mobile, il entreprend d'apprendre le métier à sa descendance et de profiter au passage de toutes les femmes disponibles.

En proie à des visions, hanté par le fantôme de sa femme, Bunny sombre dans un cauchemar éveillé dont il ne s'éveillera plus. Le récit scande cette annonce tel un chœur tragique et ne nous laisse aucun doute :

« juste un père et son fils endormis, la nuit est silencieuse, respectueuse, comme il se doit pour un homme qui d'ici peu sera mort ».

Ce roman offre une série de portrait acides et qui sonnent juste, qu'ils soient brossés en quelques lignes comme celui du patron littéralement soudé à son bureau tel un être chimérique mi-homme mi-machine ou de Mme Brooks, vieille dame aveugle qui reprend vie sous la caresse de Bunny ; ou qu'ils soient longuement développés comme celui de Bunny ou de son fils, respectivement faune désaxé et jeune Tirésias aveuglé mais clairvoyant. Nick Cave réussit la gageure de rendre psychédélique et dément un monde fait de routine et de grisaille dans un style grinçant et haletant. La scène où Bunny roule en croisant tous les types féminins existants est particulièrement réussie, mêlant réalité et visions fantasmatiques. Cette scène inaugurale trouvera son écho dans le rêve final où le personnage tente de se faire pardonner, sans succès, par toutes celles qu'il a abusées de diverses manières. Bunny empoigne son entrejambe comme son fils son doudou. Il se raccroche au réel par sa seule tumescence depuis que son fils « a secrètement appuyé sur le bouton d'un siège éjectable, l'envoyant émasculé au-delà des confins de leur mariage ».

Horripilant et attachant, ce clown tragi-comique s'inscrit dans une généalogie désastreuse où Bunny Senior s'avère bien pire que son rejeton déjà fort calamiteux en matière d'éducation. Crachant ses poumons et ses imprécations, le grand-père lui rappelle qu'il lui avait tout appris : la vente c'est-à-dire le dépouillage de petites grands-mères crédules, la drague, la route... C'est sans compter sur Bunny Junior, perdu dans un monde d'adultes défoncés, incohérents : ce petit génie à la mémoire photographique ne jure que par son père et par son encyclopédie. Bunny Munro ou comment apprendre que son père n'est pas un héros, mais bel et bien un zéro et que ça ne change rien à l'attachement filial. Les relations père-fils se trouvent en effet au cœur du livre, mises en scène et en question avec poésie et violence. Grandir, vieillir, mourir, chacun des Munro s'affronte à une étape de sa vie, chacun s'y confronte à sa façon : avec lucidité, rage ou frénésie. Qualités que déploie l'écrivain lui-même dans ce roman à la fois inquiétant, plein d'humour et d'humanité « aux coins des yeux ».


Myriam Bendhif-Syllas


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A propos de l'écrivain

Nick Cave

Nicholas Edward Cave, connu sous le nom de Nick Cave, est un artiste pluridisciplinaire australien : ayant acquis sa notoriété en tant que chanteur, auteur et compositeur du groupe Nick Cave and the Bad Seeds, où il exprime sa fascination pour la musique populaire américaine et ses racines, notamment le blues, il est en outre écrivain, poète, scénariste et aussi occasionnellement acteur. Il réside actuellement au Royaume-Uni.

Son premier roman, Et l'âne vit l'ange fut publié en 1989 (Serpent à plume,1995).


A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.