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La mélancolie de la résistance - László Krasznahorkai (partie 4 et fin) (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 03.11.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Folio (Gallimard)

La mélancolie de la résistance - László Krasznahorkai Traduction : Joëlle Dufeuilly Gallimard – 2006 – 400 pages – 24,50 euros

La mélancolie de la résistance - László Krasznahorkai (partie 4 et fin) (par Cyrille Godefroy)

 

La mélancolie de la résistance


La mélancolie de la résistance irrigue les romans de Krasznahorkai, notamment par l'entremise de personnages ayant largué leurs amarres sociales et professionnelles (l'ancien docteur dans Tango de Satan, l'ancien archiviste dans Guerre & Guerre, l'ancien philosophe dans Le dernier loup). Elle se déploie ici par l'entremise de l'ancien professeur de musique Mr Eszter s'emmurant dans une « retraite stratégique face à la pitoyable stupidité de l'humanité », en vue d'échapper au « poids affligeant de la mesquinerie, de l'autosuffisance, des basses ambitions, sous lequel il avait lui-même failli crouler ». Cette résistance se concrétise par un repli solitaire, un rejet du mode d'existence conformiste ainsi que par une inertie désabusée :

« Il avait décidé de détruire les ponts, des ponts déjà rouillés et qu'il n'avait guère empruntés, qui le reliaient au monde, de renforcer ses dispositifs de distanciation vis-à-vis de ce monde en perte de sens... Se replier dans un espace de sécurité interne, car la vie extérieure n'était plus que la scène d'une insupportable désolation, rompre avec toute envie viscérale d'intervenir, car la noblesse d'action était minée par l'absence fondamentale de raison, se démarquer, car le rejet était la seule réponse d'un esprit sain, bref, se replier, rompre, se démarquer, sans pour autant renoncer à l'observation, à la contemplation de ce monde à la dérive. »


Quoique Krasznahorkai écrivît son roman à la fin des années 80, la mélancolie de la résistance demeure plus que jamais à l'ordre du jour et se présente comme un écho possible au désordre et au pandémonium modernes. Elle s'exhale à la faveur des failles d'une société frénétique ayant porté le technicisme à son faîte aux seules fins productivistes et ayant outrageusement développé la spécialisation et l'expertise au détriment d'une approche holistique de l'humain. Cette mélancolie fleurit sur l'impression d'absurdité et d'incohérence que le tohu-bohu social suscite et s'insinue inexorablement dans les interstices d'un commerce humain exsangue dont le monolithisme rugueux engendre une profonde désensibilisation. Elle s'éploie sur le fumier fumant d'une société dans laquelle l'image et l'immédiateté informationnelle se substituent au logos et à l'élaboration d'une pensée articulée et personnelle, en y faisant écran en quelque sorte ; une société dans laquelle le slogan concentre toute la potentialité langagière, dans laquelle la prolifération des réseaux sociaux accroît l'esseulement. Bref, une société dans laquelle l'humain est réduit à sa plus simple expression.


Comment résister, sans encourir la déchéance ou sombrer dans la violence, si ce n'est en se mettant en retrait, en se réappropriant son intimité et sa singularité, en réduisant les rapports sociaux informels, purement fonctionnels ou frivoles, en prenant le temps d'écouter l'autre, de le reconnaître comme sujet, en créant un lien vivant et interactif exaltant la transformation et l'évolution plutôt que l'endurcissement et la fossilisation, en favorisant la rencontre, non pas de deux rôles, de deux fonctions ou de deux masques mais de deux subjectivités se nourrissant l'une l'autre : « La parole donnée, la parole pleine, la parole en tant qu'elle vise, qu'elle forme cette vérité s'établissant dans la reconnaissance de l'un par l'autre... un des sujets se trouve, après, autre qu'il n'était avant […] Dans son essence le transfert efficace, c'est tout simplement l'acte de la parole. Chaque fois qu'un homme parle à un autre, d'une façon authentique, et pleine, c'est un transfert au sens où il se passe quelque chose qui change littéralement la nature des deux êtres en présence. » (Jacques Lacan)


Comment se comporter face à ce malaise incurable résultant de la fracture entre le dedans et le dehors ? Comment dépasser cette discordance, cet écartèlement inconfortable qui nourrissent la nostalgie de l'osmose originelle ? Cette frontière périlleuse parsemée de barbelés est illustrée par un symbole récurrent chez Krasznahorkai : la fenêtre. Mr Eszter entend se dissocier du dehors en barricadant toutes les fenêtres de sa maison avec des planches en bois. Il s'isole de la façon la plus étanche possible des hommes et de leur increvable bêtise et se jette dans ce que Cioran appelle « l'orgie de l'abstention », sachant que « la vérité vraie, qui assume tous les risques, y compris celui de la négation de toute vérité et de l'idée même de vérité, est la prérogative de l'inagissant, de celui qui se met délibérément hors de la sphère des actes » (Cioran). N'est-il pas vrai que ce macaque agissant qu'est l'homme réitère plus ou moins les mêmes erreurs, se fourvoie ad libitum dans les mêmes errements axés sur l'antagonisme, l'oppression et la destruction. Il semble n'y avoir de progrès qu'illusoire, du moins parcellaire : « Les illusions dont l'homme est capable sont limitées en nombre, elles reviennent toujours sous un autre déguisement, donnant ainsi à une saloperie archidécrépite un air de nouveauté et un vernis tragique. » (Cioran)



Le phare de l'adiaphorie ou la possibilité d'une île de tendresse


Mr Eszter consent à ne parler qu'à Valuska, « ce remarquable artiste en extase existentielle » dont la présence angélique le rassure et lui fait comprendre que « son être reposant sur le bon goût et la raison, sa liberté et lucidité de pensée, son intelligence, qu'il avait toujours secrètement estimée supérieure, ne valaient pas un clou ». Krasznahorkai tire le personnage qui lui ressemble le plus vers une « une irréversible immobilité », vers une posture ataraxique purement contemplative, quasi bouddhiste, laquelle aimantait Schopenhauer et Cioran, dont l'extrême lucidité les disposait à se détacher de tout, à se désolidariser du monde. Au contact de Valuska, certes l'idiot du village, mais, en raison de son émerveillement sans failles pour la « splendeur monumentale du cosmos », in fine le plus immunisé contre la bassesse humaine, Mr Eszter pousse le curseur de la radicalité jusqu'au reniement de la pensée, laquelle mène « soit à une illusion démesurée, soit une détresse injustifiée » et s'emploie à « reculer jusqu'au bonheur presque simpliste des choses, jusqu'à comprendre enfin qu'il n'y avait rien à comprendre, admettre que si le monde avait un sens, celui-ci le dépassait, et se satisfaire d'observer et de prendre en considération ce qu'il possédait ».


En effet, la pensée n'est-elle pas in fine le symptôme d'un malaise, le révélateur d'une fêlure, l'œuvre d'un être déchiré, séparé de lui-même par cette conscience le stigmatisant tôt ou tard du fer rouge de l'incomplétude ? En tant que victime clownesque d'une conscience inflexible et lancinante, Cioran ne lésinait pas : « Toute pensée dérive d'une sensation contrariée. » L'entrée en nous du langage puis son usage se distingue par son ambivalence, à la fois coupure et remède, refuge et geôle, et signe l'origine du tiraillement fondateur, de l'écartèlement fatidique. Il se propage sur l'espoir de recouvrer une unité et une complétude originelles. Illusion d'envergure. Quoique les mots tentent de figurer et cerner ce qui est autre, ce qui relie le moi à l'extérieur, ce que nous ne maîtrisons pas, en leur conférant à proprement parler une signification, ils font pâle figure, déçoivent et élargissent la blessure à l'occasion. Leur prolongement, la connaissance, ne se révèle pas plus concluante : qui pense, cherche, creuse, se jette dans l'odyssée du savoir (connaître, c'est renaître sans cesse ?) se destine en quelque sorte à l'absurde et à l'impasse, sachant que l'être est mortel et l'inconnu infini. Mr Eszter finit par saisir l'inanité de cette course épuisante à la connaissance, à la maîtrise de l'environnement par « la chair chaude des mots » (Raymond Queneau), à la quête d'un sens à l'existence. Fichtre, nommer les choses ne leur conférerait pas nécessairement une signification !


Que faire alors de ce temps éphémère nous étant imparti, comment sortir la tête de ce « désespérant bourbier » dans lequel Mr Eszter s'est peu à peu envasé ? Sainte Thérèse d'Avila ose une réponse : « L'avancement de l'âme ne consiste pas à beaucoup penser, mais à beaucoup aimer. » Entre l'exil mélancolique et la colonie distractionnaire (Philippe Murray), s'ouvre à nous, ou pas, le chemin de l'amour. Aimer, non pas Dieu, surgeon glacé et narcissique d'un idéal chimérique, mais l'autre ; communier avec l'autre, se relier à lui par la tendresse dont chacun porte en lui la marque, le souvenir, la dette. « Toute joie profonde exige le partage ; et d'abord se donne au monde, rayonne, se dit et se chante. » Ce poète maudit que fut Vincent La Soudière savait de quoi il retournait, lui qui refusa « la soumission à une société aux valeurs factices » (Sylvia Massias. Vincent La Soudière, une passion de l'abîme) et se retrancha dans son monde intérieur, jusqu'à la dépersonnalisation, dans une solitude et une introspection sans bornes, sans fond, si ce n'est celui, ultime et tragique, de la Seine.


Au commencement n'était pas le verbe, si cher à la légende religieuse friande de glose mythologique, mais le désir, puis la tendresse, la chaleur de deux peaux collées l'une à l'autre. L'enfant est le fruit d'un désir, pas d'une causerie entre deux amoureux. Le verbe ne fait que construire et asseoir l'histoire, et l'homme aime à s'en raconter. Pathologie. Combien d'incompréhensions et de champs de bataille amorcés par les mots ! Combien la logomachie souvent nous égare et nous fait rechercher le silence ! Que les mots offrent une pâle chaleur en comparaison d'un regard, d'une caresse, d'un espace intime de tendresse, de deux corps entremêlés ! La présence humaine, mise en poème et chantée par Michel Houellebecq dans une atmosphère crépusculaire analogue à celle de Krasznahorkai, semble se dissoudre dans le brouet infâme de nos sociétés numérisées, piétinée par nos pas avides et lourds, massacrée par le martèlement martial de nos bottes dernier cri :


« Et nous avons flotté loin de tous les possibles
La vie s'est refroidie la vie nous a laissé
Nous contemplons nos corps à demi effacés
Dans le silence émerge quelques data sensibles


Mes hommages à l'humanité se multiplient sur la pelouse
Ils étaient au nombre de douze leur vie était très limitée


Nous sommes réunis nos derniers mots s'éteignent
La mer a disparu
Une dernière fois quelques amants s'étreignent
Le paysage est nu


Au dessus de nos corps glissent les ondes hertziennes
Elles font le tour du monde nos corps sont presque froids
Il faut que la mort vienne la mort douce et profonde
Bientôt les êtres humains s'enfuiront hors du monde


Alors s'établira le dialogue des machines
Et l'informationnel remplira triomphant
Le cadavre vidé de la structure divine
Puis il fonctionnera jusqu'à la fin des temps »


Il paraît que les hommes continueront longtemps à errer, noyés dans la brume de l'illusion ou éblouis par l'irréalité brûlante de mirages, à tourner jusqu'au vertige, comme Molloy, autour d'un point originel qu'ils ne parviennent pas à saisir ni même à approcher. Condamnés à ramper, à sucer des cailloux standardisés, à se coltiner la pacotille, à vivre d'expédients et d'artifices. L'homme est un orphelin éternel, un éclopé de l'amour qui, par manque de tendresse, s'en remet, au mieux, aux mots, au pire, à toute une kyrielle d'addictions afin, espère-t-il, d'obturer sa béance, de combler son manque à être. Les palliatifs pullulent dans une société d'abondance, youpi ! « La poésie qui n’est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses ; et jamais on n’aura vu tant de crimes, dont la bizarrerie gratuite ne s’explique que par notre impuissance à posséder la vie. » (Antonin Artaud) Valuska, lui, vraisemblablement rejeté par une mère plus encline au pouponnage de ses plantes d'intérieur qu'au maternage, s'est intégralement réfugié dans l'enchantement et l'harmonie cosmiques, dans l'amour symbiotique des astres et de la nature. À l'asile imaginaire se substituera un autre asile, par trop réel celui-ci. Une civilisation si fière de ses progrès techniques, une engeance méphitique si imbue de sa taxinomie exhaustive du diagnostique et du miraculeux DSM ne pouvait qu'enfermer cet illuminé amoureux de la nature.


La mélancolie de la résistance, cette dystopie captivante au noir rayonnement (« le chaos était bien l'état naturel du monde »), irisée d'ironie et de dérision fugitives, à la croisée des univers kafkaïen et orwellien, fait écho à des romans tels que Le désert des tartares (Dino Buzzati), Fahrenheit 451 (Ray Bradbury), Ravage (René Barjavel), L'orange mécanique (Anthony Burgess) ou Le solitaire (Eugène Ionesco). Elle diffuse une perception sombre et nihiliste de la nature humaine régentée par un égoïsme foncier, un instinct prédateur, une soif maladive de pouvoir et de domination, voire le cas échéant d'une volonté aveugle de destruction. Dans une société âpre et absurde dans laquelle l'ordre ne peut être que despotique ou provisoire, l'harmonie précaire ou illusoire, l'isolement et l'art représentent in fine de pâles remèdes, de piètres refuges, de fragiles remparts. Avec cette fable aux accents métaphysiques et politiques postulant que « chaque être vivant porte en lui-même, au sens strict du terme, sa propre destruction », Krasznahorkai, lauréat du prix Sandor Marai (1998), du prix Kossuth (2004) et du prix international Man-Booker pour l'ensemble de son œuvre (2015), confirme son talent entrevu dans Tango de Satan (1985), premier roman qui infusait déjà une mélancolique majesté, et se place parmi les écrivains vivants les plus virtuoses et les stylistes les plus accomplis.



Cyrille Godefroy


* « On est et on demeure esclave aussi longtemps que l'on n'est pas guéri de la manie d'espérer. »

« Tout projet est une forme camouflée d'esclavage. »


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).