Identification

La Main de Joseph Castorp, Joao Ricardo Pedro

Ecrit par Adrien Battini 03.10.13 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Langue portugaise, Roman, Editions Viviane Hamy

La Main de Joseph Castorp, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, septembre 2013, 229 p. 19 €

Ecrivain(s): Joao Ricardo Pedro Edition: Editions Viviane Hamy

La Main de Joseph Castorp, Joao Ricardo Pedro

Antonio Lobo Antunes, Gonçalo M. Tavares, Joao Ricardo Pedro, la preuve par trois que la littérature portugaise ne cesse de se renouveler dans l’excellence. Les éditions Viviane Hamy, particulièrement actives dans l’érection de cet édifice littéraire, publient du dernier nommé La Main de Joseph Castorp, premier roman qui empoigne avec maestria le relais tendu par ses illustres prédécesseurs.

Difficile pour tout écrivain portugais de faire abstraction du régime salazariste qui aura dominé le pays pendant la majeure partie du XXème siècle. Non pas que la dictature soit un passage obligé ou un gage de solennité thématique, mais tout texte empruntant au genre de la saga ne peut faire l’économie de ce contexte qui aura pénétré l’intimité de l’ensemble des foyers lusitaniens. Il en va de la sorte avec La Main de Joseph Castorp, dont la première scène est une évocation de la Révolution des Œillets. Un moyen comme un autre de passer le seuil de la famille Mendes, actrice principale de la pièce composée par Pedro. Succession de tableaux non-linéaires où l’on sautille entre les personnages, les époques, les moments, les impressions et les anecdotes, le roman n’en possède pas moins son centre de gravité autour du jeune (puis du moins jeune) Duarte. Prodige du piano, l’enfant côtoie les figures paternelles et grand-paternelles, observe mais aussi écoute pour recueillir une mémoire familiale encore cachetée.

De politique, il en est évidemment question, mais toujours par des biais détournés, tant l’évocation semble être le maître mot de ce livre. La correspondance qu’entretient Augusto, le grand-père, avec son ami exilé souligne avec intelligence l’isolement important dont souffre la population portugaise complètement oubliée par le reste du monde. Quelques lignes sur une explosion puis sur le retour au pays d’Antonio, le père, suffisent pour aborder l’absurdité et les horreurs de la guerre en Angola, anachronique et imposée par un gouvernement au bord de l’apoplexie. Au-delà du récit familial, La Main de Joseph Castorp s’impose comme une profonde et belle réflexion sur l’art, son pouvoir (parfois mortifère) sur les personnes qui empruntent son chemin. L’obsession, le rapport au corps et à la chair, la déférence, l’hypnotisation, sont autant de thèmes que l’écrivain module autour des amis, des professeurs et des œuvres que croise Duarte, le tout sous le patronage du fantomatique Joseph qui hante, de Vienne à Buenos Aires, l’ensemble du roman.

Faire l’expérience de ce texte c’est avant tout découvrir une plume exceptionnelle. Il faut être virtuose pour parvenir à transposer dans la littérature les frissons ou les tremblements que suscite l’extase musicale et picturale, et les faire vivre par procuration tout en maintenant l’intensité émotionnelle. C’est d’ailleurs sur le plan des émotions que le style de Joao Ricardo Pedro éclate et frappe directement au cœur du lecteur. L’écrivain ne s’épanche pas, ne se situe jamais dans une surenchère qui viendrait gâcher toute la subtilité, la pureté et la beauté des sentiments simples qui unissent les membres de la famille Mendes. Certains passages laissent littéralement sans voix, où en quelques formulations resserrées, Pedro parvient à résumer tout le cheminement sentimental d’une vie, sans jamais rogner la puissance sentimentale évoquée. A contrario d’un Antonio Lobo Antunes qui décrit les pourrissements internes, cette famille s’aime et aime s’aimer malgré les blessures, les souffrances et les décès qui la lacèrent. Les phrases de Pedro sont courtes, parfois très courtes, s’aventurant peu au-delà du minimum sujet/verbe/complément. Le texte suggère plus qu’il ne décrit, met en exergue les non-dits, demande au lecteur de s’attarder sur l’entre-deux-mots où tant de choses se passent, élevant la litote en sacerdoce littéraire.

Si la critique a toujours tendance à s’adonner à l’enthousiasme hyperbolique, il faut malgré tout se faire une raison sur ce roman. La Main de Joseph Castorp n’est pas un sympathique essai d’un novice littéraire. Puissant, admirablement écrit et d’une maîtrise vertigineuse, il fait partie de ces textes qui interloquent et que l’on reprend a posteriori pour en cerner toute la complexité. En somme, un pur chef d’œuvre.

 

Adrien Battini

 


  • Vu : 3472

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Joao Ricardo Pedro

 

João Ricardo Pedro est né près de Lisbonne en 1973 et a travaillé plusieurs années dans les télécommunications. Victime de la crise économique, il est licencié. Il se met alors à écrire. La critique le compare à Saramago ou à Garcia Marquez.

 

A propos du rédacteur

Adrien Battini

Lire tous les articles d'Adrien Battini

 

Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.