Identification

La chronique du sel et du soufre (Novembre 2012)

Ecrit par Jean-Luc Maxence le 20.11.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

La chronique du sel et du soufre (Novembre 2012)

 

Des communions émotionnelles

 

Le dernier essai de Michel Maffesoli Homo eroticus (1), justement sous-titré en toute pertinence Des communions émotionnelles, défend avec brio l’idée que la « mue des temps » nous a fait redécouvrir récemment ce qu’il appelle justement « les communions émotionnelles ». L’objet de sa réflexion d’Éros philosophe est bien là. N’oubliant pas que « l’érotisme social repose sur l’intensité » (sic), notre sociologue observe, par delà les holismes antiques ou du New Age, que c’est toujours sur la ré-émergence des mythes que se fonde « le soubassement de la socialité postmoderne ». Mais au delà de l’idéal communautaire, il en arrive peu à peu à définir le rôle capital de l’émotionnel, de l’affectuel, de la passion toujours à l’ordre du jour pour montrer (« monstrer ») la vitalité et les conséquences d’une société en « véritable grouillement culturel, comme cela se produit lors des changements d’époque ».

Il faut lire l’ensemble de ce livre, stylo en main. Il s’inscrit dans la droite ligne des précédents de l’auteur… En effet, c’est bien désormais le mythe de la marche royale du progrès qui se retrouve voué au soupçon d’autrefois ! La passion, le ciment de la passion sont à l’ordre du jour. La raison n’est plus souveraine, depuis longtemps déjà, et c’est ce fameux fripon divin qu’est Éros qui « darde ses flèches à tout va » (cf. p.24). Tout est implication de l’individu. L’heure est advenue de penser le pathos, en effet. Les fanatismes religieux, les hystéries sportives, les extases musicales, les extravagances politiques, « tout et n’importe quoi est contaminé par la passion ». Et Maffesoli de remarquer un peu plus avant dans son essai, « qu’au travers de l’importance du sensible, de la valorisation du corps, en fonction du rapatriement de la jouissance, ici et maintenant, se met en place une disposition d’organisation interne dont l’horizontalité est la pièce maîtresse ». Mais les acteurs sociaux ne se mettent plus guère aujourd’hui dans l’attente de lendemains meilleurs qui chantent, mais davantage « dans un souci mondain, présentéiste ». Et Maffesoli de s’exclamer : « Être-ensemble pour être ensemble ! Sans finalité ni emploi. Sans grand projet rationnel, que celui-ci soit politique, social ou économique, mais s’employant, dans la proxémie, à vivre le moins mal possible, à bricoler son existence sans trop faire de dégâts aux autres du groupe ou à la nature où ce groupe se situe ». On devine alors l’issue proposée ou déplorée : nous voilà passés d’un idéal démocratique (quand la raison était Reine) à un réflexe communautaire « où l’émotionnel sera la vertu cardinale » (cf. p.296). C’est ce glissement qui est LE sujet de Michel Maffesoli. Mais sa constatation de sociologue est-elle si triste, si catastrophique pour l’avenir même immédiat ? Je n’en suis pas sûr. Après tout, tout n’est-il pas question dans sa longue réflexion de juste recul sur les évènements ? Et n’est-il pas réjouissant à nos yeux de pouvoir saluer à nouveau le retour des émotions et des affects au cœur du monde occidental ? On le sait, Michel Maffesoli vénère le dieu Dionysos et salue avec joie sa victoire permanente contre ce qu’il appelle les morales arides qui stérilisent l’action. Il sera toujours de ceux qui préfèrent étudier l’Actuel et le Quotidien pour y dénicher le primordial, de ceux qui n’en finissent pas d’ausculter avec bonheur et méthode l’Imaginaire plutôt que de saluer servilement « le progressisme empesé de nos élites et la pruderie de nos bien-pensants ». Il y a de l’esprit libertaire (et sans doute libre) en lui. Pour le moins du non-conformisme profond. Le professeur de sociologie à la Sorbonne l’avoue quelque part : il préfère à la société officielle, celle de la solidarité mécanique, celle d’un jardin bien clos en lui-même, la société officieuse, celle des solidarités se vivant au jour le jour, celle du bricolage existentiel trouvant son fondement dans le « nous » communautaire.

Dans le roman aussi, tout est peut-être question de choix et de recul. Et c’est bien cette idée qui me taraudait l’âme en lisant un bref récit d’Éric Alter Une distance folle (2), roman d’un détachement impossible, à l’écriture souple et indéniablement belle, mais parfois trop lent dans son déroulement même. Cependant, Éric Alter est doué, pudique, subtil. Sa biographie de Paul Morand, co-écrite avec Pascal Louvrier (3) le prouve. Cherchant à dissimuler à force d’élégance ses propres émotions son histoire devient presque statique. Elle en perd en route sa subtile mélancolie désespérée et c’est dommage. Mais il s’agit de son premier roman, et, paradoxalement, Alter est sans doute un grand romancier en partance…

Il y a quelque chose de Françoise Sagan chez Eric Alter. Une musique, une grâce, une façon de capter l’insouciance et la déchirure. Or, comme le préconisait jadis Ezra Pound dont on fête en 2012 le quarantième anniversaire de la mort « On ne demande pas aux étudiants de physique de se pencher sur la biographie de tous les disciples de Newton qui se sont jamais intéressés à la science, mais qui n’ont fait aucune découverte ».

Je ne sais trop si le temps des iconoclastes libérateurs reviendra, mais j’aime à saluer pour refermer cette chronique le Comment lire d’Ezra Pound (4) qui vient d’être réédité (traduction, notes et postface de Philippe Mikriammos) afin de célébrer son auteur. N’oublions jamais en abordant la poésie d’un texte que tout langage est chargé ou empli d’énergie de plusieurs manières ! Pound le définit bien, il faut distinguer LA MELOPOEIA « dans laquelle les mots sont au-delà et en sus de leur sens premier, chargés d’une propriété musicale, laquelle gouverne la portée et l’orientation de ce sens », la PHANOPOEIA « qui est la projection d’images sur l’imagination visuelle » et la LOGOPOEIA porteuse de « la teneur esthétique ». Il faut se le rappeler, toute écriture est bâtie sur ces trois éléments. Et avouons, après Pound, qu’il y aura toujours quelques livres à garder sur mon bureau, et un grand nombre que je ne rouvrirai jamais. Mais ce dernier est toujours réduit. Il s’amenuise au fil des années.

 

Jean-Luc Maxence

 

(1) Michel Maffesoli, Homo eroticus, Des communions émotionnelles (CNRS Éditions)

(2) Éric Alter, Une distance folle (Pascal Galodé éditeurs)

(3) Pascal Louvrier et Eric Canal-Forgues, Le sourire du Hara-kiri (biographie de Paul Morand, Éditions du Rocher)

(4) Ezra Pound, Comment lire (traduit de l’anglais par Philippe Mikriammos (Pierre-Guillaume de Roux)


  • Vu: 1725

A propos du rédacteur

Jean-Luc Maxence

Tous les articles de Jean-Luc Maxence

 

Poète, écrivain et éditeur (Le Nouvel Athanor)